Économie

Prix de l’or au Maroc : pourquoi le gramme ne suit-il pas toujours le cours mondial ?

Le prix de l’or peut perdre plusieurs centaines de dirhams en quelques mois sans que cette baisse soit immédiatement visible dans les bijouteries marocaines. Le gramme cité par les professionnels est ainsi passé d’environ 1.400-1.450 dirhams à près de 950 dirhams, soit un recul supérieur à 30 %. Derrière cette variation se cache une question plus complexe que celle du seul cours mondial : comment une cotation internationale, exprimée en dollars, devient-elle un prix en dirhams dans une bijouterie marocaine ? Cours de l’once, approvisionnement, financement, stocks, transformation et marges interviennent successivement dans cette chaîne. La Fédération marocaine des bijoutiers a d’ailleurs saisi le Conseil de la concurrence pour demander un examen du fonctionnement du marché.

La volatilité internationale donne la mesure du phénomène. L’once avait dépassé 5.200 dollars en janvier avant de revenir autour de 4.672 dollars début avril. Au Maroc, le 24 carats avait alors atteint environ 1.527 dirhams le gramme. Mais le prix local ne peut mécaniquement suivre chaque mouvement de l’once : il dépend aussi du titre du métal et des coûts qui interviennent entre l’achat de l’or brut et la vente du bijou.

Les différences de qualité suffisent déjà à créer des écarts importants. Les références relevées le 23 juin plaçaient le gramme à 1.234,80 DH pour le 24 carats, 1.131,90 DH pour le 22 carats, 1.080,45 DH pour le 21 carats et 926,10 DH pour le 18 carats. Le 18 carats contient 75 % d’or fin. À cette valeur du métal viennent ensuite s’ajouter la fabrication, le travail artisanal, les coûts d’approvisionnement, le financement et la marge commerciale.

Mais cette explication ne suffit pas à répondre à la question essentielle : pourquoi le prix de l’or brut lui-même peut-il ne pas évoluer au même rythme que la référence internationale ?

Une chaîne d’approvisionnement largement dépendante de l’étranger

La réponse commence avant même l’arrivée de l’or chez le bijoutier. Les données douanières disponibles pour 2024 font état de 1.190 kg d’or brut non monétaire importés au Maroc, pour une valeur de 94,4 millions de dollars. L’Italie domine avec 760 kg, devant la Turquie avec 284 kg, les Émirats arabes unis avec 120 kg et la Suisse avec 20 kg.

Le poids de la Turquie est particulièrement révélateur. Avec 284 kg, elle représente près de 24 % des volumes déclarés. Surtout, l’Italie et la Turquie réunissent à elles seules 1.044 kg sur les 1.190 kg importés, soit près de 88 %. Ces chiffres concernent uniquement l’or brut non monétaire déclaré à l’importation : ils ne représentent donc pas l’ensemble de l’or disponible ou commercialisé au Maroc. Ils donnent néanmoins une indication précise sur la structure géographique de l’approvisionnement formel.

Cette dépendance extérieure expose le prix marocain à plusieurs paramètres avant même la fabrication du bijou : prix d’achat auprès du fournisseur, conditions de paiement, change, transport et financement. Or, selon la Fédération des bijoutiers, les fournisseurs internationaux demandent des avances de 80 à 90 % de la commande, voire davantage. La réglementation marocaine des changes prévoit, sauf autorisation exceptionnelle et sous conditions, un plafond de 30 % pour les acomptes. Ce décalage peut compliquer l’importation directe par certains professionnels et favoriser le recours à des intermédiaires.

La profession affirme que seuls quelques opérateurs parviennent ainsi à importer directement et que cette concentration pourrait contribuer aux écarts entre les cours internationaux et le prix de l’or brut au Maroc. Ce point devra être vérifié et documenté par l’analyse concurrentielle ; il ne peut être présenté comme une conclusion établie.

Les stocks jouent également un rôle. Un commerçant ayant acheté son métal à 1.300 ou 1.400 DH le gramme ne peut pas valoriser économiquement cette marchandise comme s’il l’avait acquise à 950 DH. Lors d’une chute rapide, un délai de transmission est donc possible. Mais dans un marché concurrentiel, cette explication ne peut justifier indéfiniment un écart : les baisses comme les hausses doivent finir par se transmettre.

Le véritable enjeu : savoir ce que paie le consommateur

Depuis mai, certains bijoutiers ont commencé à afficher le prix de l’or brut 18 carats, avec des actualisations régulières. Cette pratique introduit une référence qui permet au consommateur de mieux distinguer la valeur du métal du coût de sa transformation. Elle ne règle toutefois ni la question de la marge ni celle du prix final du bijou.

L’enjeu devient rapidement concret. Sur une parure de 30 grammes, un écart de 100 DH par gramme représente 3.000 DH. Sur 50 grammes, il atteint 5.000 DH. Dans un marché où le gramme a connu des variations de plusieurs centaines de dirhams en quelques mois, la formation du prix touche directement le pouvoir d’achat.

La question posée au Conseil de la concurrence est donc moins de savoir si les prix marocains doivent reproduire instantanément chaque mouvement de l’once que de pouvoir expliquer l’écart : combien coûte l’approvisionnement, combien représentent les intermédiaires, quel est l’impact du stock, combien coûte la fabrication et quelle marge reste au vendeur ?

Le véritable enjeu pour le marché marocain n’est pas de rechercher une correspondance parfaite, jour après jour, avec le cours de Londres. Les stocks ont été constitués à des prix différents, les achats internationaux nécessitent du financement et le bijou incorpore une valeur de fabrication qui ne fluctue pas avec l’once. La question décisive est plutôt celle de la vitesse à laquelle les variations internationales sont transmises au marché local.

C’est là que la structure de l’approvisionnement devient déterminante. Lorsque l’achat de matière première exige une forte capacité financière et que les professionnels composent avec des stocks acquis à des niveaux différents, le prix peut réagir moins vite que le marché international. Cela ne suffit pas à établir une distorsion de concurrence, mais justifie d’examiner ce qui se passe entre le prix auquel l’or entre au Maroc et celui auquel il ressort de la bijouterie.

L’étude du Conseil de la concurrence peut précisément permettre de mesurer cette transmission : ce qui relève du stock, du financement, de l’approvisionnement, de la fabrication ou de la marge. L’enjeu n’est donc pas d’imposer au marché un prix administré, mais de comprendre la mécanique qui transforme une cotation internationale en prix marocain. Pour le consommateur, c’est cette décomposition qui permettra enfin de distinguer un écart économiquement justifié d’une rigidité qui ne le serait pas.

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