Société

Couverture médicale au Maroc : le rapport du HCP qui révèle qu’un tiers des citoyens reste hors du système

Le chiffre est difficile à ignorer. Selon les résultats du RGPH 2024, 69,8 % de la population marocaine déclare bénéficier d’une couverture médicale, ce qui signifie que 30,2 % en restent dépourvus. Rapporté aux 36,83 millions d’habitants recensés, cela représente environ 11,1 millions de personnes. Après plusieurs années consacrées à la généralisation de la protection sociale, l’écart qui subsiste n’est donc plus un simple retard statistique : il constitue désormais l’une des principales questions posées à la réforme.

Le contraste est d’autant plus important que la couverture médicale a presque doublé en dix ans. Elle est passée de 36,2 % de la population en 2014 à 57 % en 2019, avant d’atteindre 69,8 % en 2024. Cette progression a permis d’élargir sensiblement la protection médicale, mais elle laisse encore plus de onze millions de personnes en dehors du système. Le Maroc a donc nettement avancé sur le chemin de la généralisation, sans avoir encore atteint une couverture universelle.

Le détail des chiffres montre surtout que la question ne se résume pas à une opposition entre population couverte et population non couverte. Le taux atteint 70,6 % chez les femmes contre 69 % chez les hommes. Il s’élève à 70,6 % en milieu rural, contre 69,3 % dans les villes. Derrière cette relative proximité des moyennes nationales se cachent cependant des écarts territoriaux beaucoup plus marqués : Fès-Meknès affiche un taux de 75,5 %, contre 62,2 % pour Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.

Cette géographie de la couverture rappelle une évidence souvent noyée dans les statistiques nationales : disposer d’un régime d’assurance ne signifie pas nécessairement pouvoir accéder facilement aux soins. Le lieu de résidence continue de peser sur le parcours du patient. Dans les zones rurales, les personnes malades parcourent en moyenne 38,5 kilomètres pour atteindre un lieu de consultation, contre 13,8 kilomètres en milieu urbain. Le trajet demande en moyenne 77 minutes à la campagne, contre 35 minutes dans les villes.

La réforme a pourtant changé d’échelle. Selon la Cour des comptes, le nombre de personnes immatriculées à l’AMO est passé de 26,84 millions en 2022 à 31,94 millions en 2024, soit une progression de 19 %. Le nombre de bénéficiaires disposant effectivement de droits ouverts est passé, sur la même période, de 22,1 à 25,62 millions. Ces chiffres traduisent une extension rapide du dispositif, mais ils montrent aussi qu’il faut distinguer l’immatriculation de l’accès effectif aux droits.

C’est particulièrement visible chez les travailleurs non salariés. En septembre 2024, l’AMO destinée aux professionnels, travailleurs indépendants et personnes exerçant une activité libérale comptait 1,68 million d’assurés principaux, dont seulement 1,2 million disposaient de droits ouverts. Le taux de recouvrement des cotisations dues ne dépassait alors pas 37 %. La difficulté n’est donc plus uniquement d’inscrire ces catégories dans le système : elle consiste à maintenir une contribution régulière permettant de financer durablement leurs droits.

Le contraste est encore plus marqué avec l’AMO Tadamoun, destinée aux personnes qui ne peuvent pas s’acquitter de leurs cotisations. Ce régime comptait plus de 4,05 millions d’assurés principaux à fin septembre 2024. Sur la période allant de décembre 2022 à septembre 2024, l’État avait transféré 15,51 milliards de dirhams à la CNSS pour son financement. Mais 74 % des dépenses de prestations de soins facturées dans ce cadre ont bénéficié au secteur privé.

Ce dernier chiffre pose une question qui dépasse le financement de l’assurance maladie. Une couverture qui progresse rapidement augmente mécaniquement la demande de soins. Si l’offre publique ne suit pas au même rythme, une partie de cette demande se reporte vers le privé. La généralisation de l’AMO devient alors indissociable d’un autre chantier : renforcer les hôpitaux publics, les équipements, les effectifs médicaux et l’offre de proximité, notamment dans les territoires où l’accès demeure difficile.

Le vieillissement de la population ajoute une autre contrainte. Le HCP estime que les personnes âgées représentent désormais 13,8 % de la population. Or la couverture médicale diminue avec l’âge : elle atteint 71,5 % chez les 60-64 ans, mais seulement 62,4 % chez les personnes âgées de 75 ans et plus. En milieu rural, elle tombe à 57,2 % pour cette dernière catégorie. Autrement dit, au moment où les besoins de santé deviennent généralement plus importants, la protection médicale tend à devenir moins fréquente.

Le financement constitue également un point de vigilance. Entre 2022 et 2024, les dépenses de prestations de l’AMO sont passées de 13,62 milliards à 24,95 milliards de dirhams, soit une hausse d’environ 83 %. Dans le même temps, les recettes ont progressé moins rapidement. La Cour des comptes appelle ainsi à une meilleure maîtrise des dépenses et à un renforcement des ressources afin de préserver l’équilibre du système.

Ces données changent la nature du débat. La première phase de la réforme consistait à élargir rapidement la population couverte. La suivante devra répondre à des questions plus difficiles : combien de personnes ont réellement des droits ouverts ? Combien renoncent encore à se soigner pour des raisons financières ? Quelle part des dépenses reste à la charge des ménages ? Quel est le délai d’accès aux soins ? Et surtout, quelle qualité de prise en charge peut être garantie selon le lieu où l’on vit ?

Le chiffre de 69,8 % ne raconte donc qu’une partie de l’histoire. Il mesure une progression réelle, mais il laisse apparaître une population encore considérable en dehors du système. Surtout, il ne dit rien, à lui seul, de l’expérience du patient lorsqu’il tombe malade : la distance jusqu’au médecin, le coût d’une consultation, le prix des médicaments, le reste à payer ou la disponibilité d’un spécialiste.

C’est à ce niveau que la réforme devra désormais être jugée. Le Maroc a réussi à élargir fortement la couverture médicale en quelques années ; il lui reste à transformer cette extension quantitative en protection réellement accessible. Car entre être inscrit dans un régime et pouvoir se soigner dans de bonnes conditions, il existe encore un écart que les statistiques d’immatriculation ne suffisent pas à mesurer. C’est cet écart que les prochaines années devront réduire.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *