Pegasus, saison 3 : la répétition ne tient pas lieu de preuve

Un rapport d’Amnesty, un témoin sans visage, une presse française qui reprend sans contradiction : le feuilleton revient au moment où le Maroc affirme sa liberté de décision. Cinq ans d’accusations répétées n’ont toujours pas produit la démonstration qu’exige une imputation d’espionnage d’État.
Le 1er octobre, la section belge d’Amnesty International a publié un rapport qui accuse le Maroc d’avoir bâti un système de surveillance contre des journalistes et des militants. L’AFP l’a diffusé le jour même, France 24 et d’autres rédactions l’ont repris. Je m’adresse à elles autant qu’à Amnesty, car vous rejouez une pièce que le public connaît par cœur. En juillet, j’écrivais que la « saison 2 » de Pegasus tombait le jour où le Premier ministre français arrivait à Rabat avec une douzaine de ministres, quand Forbidden Stories republiait son enquête. À peine dix semaines plus tard, la saison 3 s’ouvre. Le décor change un peu, le scénario pas du tout, et les preuves restent absentes.
Une partition réglée sur le calendrier
Regardez l’agenda. La visite de SM le Roi à Paris est reportée à l’an prochain, et Paris y lit la volonté de Rabat de réserver cet honneur au prochain président élu. Le 30 septembre, Emmanuel Macron affichait son soutien à Madrid dans la crise de Sebta, et le rapport tombe le lendemain. Le traité franco-espagnol envoie à Rabat un signal d’entente entre deux voisins européens, au moment où la crise migratoire de Sebta oppose le Maroc à l’Espagne. L’Accord d’association entre le Maroc et l’Union européenne est ouvert à la renégociation. Le Parlement européen vient d’adopter une résolution inamicale qui menace le Maroc de sanctions commerciales, au motif d’une migration utilisée comme arme hybride. Le Conseil de sécurité se prononce fin octobre sur le Sahara. Et Rabat consolide avec Washington, Tel-Aviv et Abou Dhabi une coopération stratégique, économique et sécuritaire que ni Paris, ni Madrid, ni Bruxelles ne contrôlent.
Chacun de ces rendez-vous s’explique seul. Ensemble, ils forment un faisceau de pressions. On traite le Maroc en rival à affaiblir au moment où il autonomise sa décision stratégique, alors qu’il est depuis des décennies un partenaire loyal de la France, de l’Espagne et de l’Europe en matière de sécurité et de renseignement antiterroriste. J’appelle cela une guerre hybride d’usure : insidieuse, persistante, calculée, calée sur l’agenda diplomatique. Elle vise la réputation, parce que la réputation sert de monnaie dans une négociation.
Ce qu’un rapport d’ONG ne peut pas établir
Amnesty avance des allégations. Elles ne forment pas une décision judiciaire. Comme l’a rappelé l’analyste Lahcen Haddad, il faut examiner les preuves affirmation par affirmation. Un numéro figurant dans un registre de ciblage ne prouve pas qu’un téléphone a été infecté. Le rapport lui-même rattache 103 numéros marocains à des personnes précises, présentées comme des cibles potentielles. Potentielles. Une trace de Pegasus n’identifie pas, à elle seule, l’auteur de l’attaque. On nous demande de répondre d’une attribution que personne n’a démontrée. À ce jour, aucun élément public, vérifiable et contradictoire ne permet d’imputer ces allégations à l’État marocain.
J’ajoute un point que les procureurs médiatiques préfèrent taire. Des infections ont bien été établies ailleurs : en 2021, l’ANSSI a confirmé la présence de Pegasus sur les téléphones de deux journalistes de Mediapart. Ses conclusions portaient sur l’infection, ses modalités, ses dates et sa durée. Elles ne désignaient aucun commanditaire. Cette distance sépare un fait technique d’une imputation d’État, et le rapport du 1er octobre ne la franchit pas davantage, faute de donner à un tiers les moyens de vérifier.
Le Maroc a toujours démenti utiliser un logiciel espion. La dépêche de l’AFP lui consacre une phrase. Un démenti ne dispense personne d’enquêter, mais il impose à l’accusateur de rendre ses preuves sous-jacentes et sa chaîne d’attribution vérifiables de manière indépendante. Jusque-là, ses conclusions restent des allégations. Elles ne valent ni preuve ni verdict.
Safir, un témoin que personne ne peut vérifier
Le pilier du rapport tient en un pseudonyme. Safir, présenté comme un ancien employé de la DGST, aurait quitté son service. Le procédé est connu : le transfuge sert de preuve en or, ce qui ne l’a jamais rendu probant. Que sait-on de façon vérifiable de ses fonctions, de son grade, de l’étendue de son accès aux décisions qu’il décrit ? Amnesty répond qu’elle a recoupé ses propos. Qu’elle donne à des experts indépendants les moyens de le contrôler.
Les comptes rendus du rapport lui attribuent des révélations considérables : des boutiques de téléphonie chargées de vendre des appareils pré-infectés, des voisins recrutés comme informateurs, des caméras cachées. Une affirmation de cette ampleur réclame des corroborations à sa mesure. Je pose aussi une question aux gens de métier. Les opérations de renseignement de ce niveau se compartimentent, et aucun service sérieux, même s’il en avait la capacité, n’en confierait la connaissance d’ensemble à un seul homme. Soit Safir sait tout, et il occupait une place qu’un service de ce rang n’accorde à personne. Soit il n’en sait qu’une partie, et son témoignage ne peut pas prouver l’ensemble.
Trois questions à Amnesty
Amnesty réclame une enquête indépendante. Je demande la même chose pour ses propres preuves. Première question : les données de fuite sur lesquelles repose le rapport sont-elles accessibles à des experts indépendants, avec leur chaîne de conservation ? Deuxième question : l’attribution des intrusions à une autorité étatique identifiée repose-t-elle sur une analyse technique que des tiers peuvent reproduire, ou sur le seul récit d’un présumé témoin ? Troisième question : pourquoi une organisation dont l’autorité tient à la rigueur de sa méthode publie-t-elle à chaque fois ces accusations à la veille d’échéances diplomatiques majeures, sans expliquer ce calendrier ?
Une ONG de défense des droits humains ne possède qu’un capital, sa crédibilité. Chaque rapport dont la méthode reste opaque l’entame, et la cause des victimes réelles, où qu’elles se trouvent, en paie le prix. Quand la motivation paraît politique, la valeur « droits humains » se compromet, et c’est Amnesty qui en porte la responsabilité.
Le miroir que Paris évite
Les rédactions françaises qui montrent tant d’énergie contre Rabat en manquent dès que le sujet se rapproche de chez elles. Les « Predator Files », publiés en 2023 par le consortium European Investigative Collaborations avec Mediapart, ont documenté comment la société française Nexa Technologies, héritière d’Amesys, s’est alliée à l’homme d’affaires israélien Tal Dilian au sein d’Intellexa pour vendre des technologies de surveillance à des États comme la Libye, l’Égypte et le Vietnam. Les investigations ont mené jusqu’aux cercles du ministère de l’Économie, que dirigeait alors Bruno Le Maire. Où sont les semaines de couverture continue, les plateaux, les éditoriaux ? France 24 et ses confrères ont leur réponse à donner.
Le rapport du 1er octobre fournit lui-même de quoi poser d’autres questions. Selon la secrétaire générale d’Amnesty, le Maroc achèterait ses outils à des entreprises installées en Israël, dans l’Union européenne et aux États-Unis, dont l’italienne Hacking Team et le réseau germano-britannique Gamma-FinFisher. Prenons Amnesty au mot : une partie de la chaîne d’approvisionnement passerait selon l’ONG par des sociétés européennes. Quels gouvernements ont autorisé ces exportations ? Qui a contrôlé quoi ? Ces questions s’adressent aux mêmes capitales qui exigent des comptes à Rabat.
Rappelons enfin ce que MIT Technology Review a rapporté en 2021 : la France s’apprêtait à acheter Pegasus et y a renoncé quand l’affaire a éclaté, alors que Jean-Yves Le Drian avait nié tout projet d’achat. Un pays qui s’apprêtait à acquérir l’outil qu’il dénonce chez les autres devrait manier l’accusation avec davantage de précaution.
Une indignation qui s’accumule
Les Marocains lisent ces accusations depuis cinq ans, sans qu’un tribunal ni une expertise indépendante en ait établi le bien-fondé. Le procédé ressemble à celui d’une partie de la presse espagnole, qui a affirmé que Rabat avait planifié l’« invasion » de Sebta : même présomption de culpabilité, même absence de démonstration. Quand une accusation se répète sans élément nouveau, elle cesse d’informer et se met à nuire. L’objectif n’est plus d’établir la vérité. Il s’agit d’user une réputation, donc des intérêts.
Le Maroc a choisi le droit. Il a saisi la justice française en diffamation, et les tribunaux ont déclaré ses plaintes irrecevables au motif qu’un État n’est pas un « particulier » au sens de la loi de 1881, sans jamais examiner le fond. La justice allemande a accepté en novembre 2025 d’examiner la plainte marocaine. Aucune juridiction n’a donc tranché, et celui qui écrit le contraire se trompe.
Emmanuel Macron, au nom de la France, a reconnu en octobre 2024 la souveraineté marocaine sur le Sahara. On ne scelle pas un geste de cette portée avec un État dont on tiendrait pour établi qu’il a écouté le téléphone de son président. Soit Paris ne juge pas ce dossier fondé, soit elle a passé par pertes et profits une atteinte à ses institutions.
Les Marocains n’acceptent plus que l’on traite le Maroc en prévenu permanent. Un pays qui partage avec la France et l’Espagne le renseignement antiterroriste, qui signe des accords avec l’Europe, qui tient ses engagements, a droit à la présomption d’innocence que l’Europe revendique pour elle-même. Quand Paris, Madrid ou Bruxelles ne voient en lui qu’un rival à contenir, elles se trompent d’adversaire et d’époque.
Le fardeau de la preuve
Je demande au lecteur de ne croire personne sur parole, ni Rabat, ni Amnesty, ni France 24. Une accusation d’espionnage d’État se démontre, et le fardeau de la démonstration pèse sur celui qui accuse. Depuis cinq ans, ce fardeau attend toujours qu’on le soulève.
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