Dans un avis détaillé sur le fonctionnement concurrentiel du marché de la construction, le Conseil de la Concurrence a mis en lumière des zones d’ombre persistantes dans la distribution du ciment. Entre facturation fictive, informalité et forte concentration du marché, l’instance présidée par Ahmed Rahou tire la sonnette d’alarme tout en traçant une feuille de route pour une souveraineté industrielle durable.
Un système de fraude par « factures fictives »
Le Conseil de la Concurrence a révélé l’existence de pratiques frauduleuses préoccupantes au niveau de la vente au détail, susceptibles d’altérer gravement le jeu du marché. L’enquête pointe du doigt certains distributeurs qui, contre rémunération, fourniraient aux promoteurs immobiliers des factures fictives ne correspondant pas aux quantités réelles de ciment achetées. Ce mécanisme occulte prend racine dans les transactions de détaillants informels, communément appelés « Klessat », qui opèrent souvent sans facturation légale et privilégient les paiements en espèces, échappant ainsi à tout contrôle réglementaire.
Un pilier stratégique face à des défis colossaux
Malgré ces dysfonctionnements, le Conseil souligne le rôle vital de l’industrie nationale du ciment dans le développement socio-économique et l’urbanisation du pays. Répondant aux normes de qualité internationales, cette industrie assure aujourd’hui la souveraineté nationale en couvrant durablement les besoins du marché. L’enjeu est de taille : le ciment représente 10,42 % du coût total de construction pour les logements de faible valeur immobilière et 8,20 % pour le logement social. L’industrie est désormais appelée à jouer un rôle moteur dans les chantiers de reconstruction post-séisme d’Al Haouz et la préparation des grands événements sportifs internationaux à venir.
Une structure de marché sous haute tension concurrentielle
L’analyse du Conseil révèle une structure de marché extrêmement concentrée, oscillant entre duopole et oligopole. Trois acteurs majeurs — LafargeHolcim Maroc, Ciments du Maroc et Ciments de l’Atlas — captent entre 80 % et 90 % de la demande nationale. Si cette concentration est mondiale et justifiée par des économies d’échelle, elle n’en demeure pas moins risquée. Le Conseil avertit qu’une telle configuration, combinée à l’homogénéité des produits et à la transparence des coûts, facilite une éventuelle coordination tacite sur les prix, au détriment du consommateur final.
Vers un nouveau modèle : Innovation et écosystèmes régionaux
Pour redynamiser la concurrence et réduire l’empreinte carbone, le Conseil de la Concurrence préconise une rupture stratégique. Il appelle à la création d’écosystèmes régionaux valorisant les matériaux locaux, favorisant ainsi l’isolation thermique naturelle et l’accessibilité économique. Cette transition doit s’appuyer sur des partenariats public-privé solides et des campagnes de sensibilisation auprès des architectes et professionnels du bâtiment pour promouvoir des modèles de construction durables.
Enfin, l’instance insiste sur l’impératif de l’innovation. La priorité doit être donnée à la recherche et développement (R&D) pour concevoir des alternatives au béton traditionnel et des ciments verts utilisant des sous-produits industriels. L’objectif est clair : instaurer un équilibre durable entre prix, qualité et respect de l’environnement dans un secteur clé de la souveraineté marocaine.