La couverture médiatique de la dernière Coupe d’Afrique des Nations (CAN) a agi comme un révélateur brutal d’un mal profond. Alors que le Maroc brille par ses chantiers infrastructurels et ses succès diplomatiques, sa machine médiatique officielle semble grippée, incapable de traduire ces prouesses en une « narrative nationale » cohérente et influente. Entre budgets colossaux et résultats jugés médiocres, le fossé se creuse, soulevant des questions cruciales sur la gouvernance de l’information au Royaume.
Une déconnexion alarmante entre réalité et projection
Le constat est amer pour de nombreux observateurs : au moment où le Maroc devait rayonner lors de la grand-messe du football africain, les médias publics ont peiné à imposer une image forte du pays. Ce déficit de communication ne serait pas conjoncturel mais structurel.
Malgré des moyens techniques de pointe et des budgets de fonctionnement massifs, le pôle public semble incapable de contrer les campagnes médiatiques hostiles ou de valoriser l’ambition marocaine à l’international.
Pour Jamal Bendahmane, professeur de l’enseignement supérieur spécialisé dans l’analyse du discours, le diagnostic est sans appel : « L’incapacité à produire une narrative nationale doit être imputée directement aux structures responsables : les canaux de communication institutionnels, les médias publics et le ministère de tutelle. » Selon lui, l’enjeu dépasse la simple diffusion d’information pour toucher à la nature même de la prise de décision médiatique.
« Doses de liberté » contre « Dictature de l’influence »
L’un des points de friction majeurs soulevés par les experts réside dans le recours systématique aux « influenceurs » lors des grands événements, au détriment des professionnels du métier. M. Bendahmane critique sévèrement cette tendance : « On fait appel à des profils dépourvus de bagage cognitif et professionnel, alors que le pôle public regorge de compétences internes marginalisées par un manque de vision et de liberté créative. »
L’universitaire plaide pour une rupture radicale. Pour lui, la « marocanité » d’un média ne signifie pas une allégeance aveugle, mais une capacité à critiquer pour construire. La solution ? « Augmenter les doses de liberté médiatique sans limites, si ce n’est le respect de la déontologie, et tracer une frontière étanche entre le capital financier et l’exercice journalistique pour éviter le piège des médias télécommandés. »
Le « mauvais avocat » d’une cause juste
De son côté, Mohamed Laghrous, directeur de publication du journal « Al Omk », ne mâche pas ses mots. Il qualifie les médias officiels de « mauvais avocats plaidant une cause juste ». Dans une analyse cinglante, il souligne que face à une « guerre médiatique » féroce menée par les adversaires du Royaume, l’appareil officiel est resté prisonnier de formats classiques et d’une approche réactive, là où une stratégie offensive et proactive était nécessaire.
« Celui qui sème la médiocrité récolte la déception », martèle Laghrous. Il pointe du doigt une gestion marquée par la « rente médiatique » et une démission face aux enjeux de l’influence numérique. Le constat est d’autant plus cinglant que, selon lui, certains influenceurs étrangers ont rendu de meilleurs services à l’image du Maroc que des institutions budgétivores.
L’urgence d’une reddition de comptes
Le débat actuel ne se limite plus à une critique de contenu, mais appelle à une réforme institutionnelle. L’exigence de lier la responsabilité à la reddition de comptes devient le leitmotiv des professionnels du secteur.
« On ne peut plus accepter les mêmes visages et les mêmes méthodes qui ont prouvé leur échec », conclut le directeur d’Al Omk. À l’heure de la révolution numérique et de la bataille des perceptions mondiales, le Maroc se trouve à la croisée des chemins : soit réinventer son modèle médiatique pour en faire un véritable soft power, soit laisser son image à la merci de narrations extérieures souvent malveillantes.
Le message est clair : pour que la « Narrative Nationale » soit forte, elle doit être portée par des médias libres, professionnels et audacieux, capables de parler au monde dans sa propre langue et avec ses propres codes.