Économie

Manoirs à Londres, hôtels et sociétés offshore : l’opaque empire financier attribué à Mojtaba Khamenei

Au nord de Londres, dans certaines des avenues résidentielles les plus exclusives de la capitale britannique, plusieurs propriétés de grand standing ont attiré l’attention d’enquêteurs spécialisés dans le suivi des flux financiers internationaux. Derrière ces acquisitions immobilières, réalisées au cours de la dernière décennie à travers un réseau de sociétés et d’intermédiaires, se dessine un dispositif patrimonial complexe que plusieurs investigations journalistiques relient au cercle de Mojtaba Khamenei.

Désigné guide suprême de la République islamique d’Iran en mars 2026 après la mort de son père, l’ayatollah Ali Khamenei, le religieux apparaît désormais comme la figure centrale du pouvoir à Téhéran. Dans le même temps, plusieurs enquêtes menées par des médias internationaux se sont penchées sur les réseaux économiques associés à son entourage. Propriétés de prestige à Londres, hôtels en Europe, villas dans le Golfe et structures offshore apparaissent dans des registres immobiliers et des documents financiers analysés par les journalistes.

L’ensemble esquisse les contours d’un patrimoine international dont la valeur pourrait atteindre plusieurs centaines de millions de dollars. Ces révélations interviennent dans un contexte particulièrement sensible pour l’Iran, marqué à la fois par des tensions géopolitiques persistantes et par une économie fragilisée par des années de sanctions internationales.

Londres, épicentre discret d’un patrimoine immobilier

Les investigations journalistiques situent Londres au cœur de ce réseau immobilier international. Des registres fonciers et documents d’entreprises analysés par les enquêteurs indiquent qu’une série de propriétés de prestige dans la capitale britannique serait liée à des sociétés et à des intermédiaires proches du cercle de Mojtaba Khamenei.

Parmi ces actifs figurent plusieurs demeures situées sur The Bishops Avenue, une artère résidentielle du nord de Londres réputée pour abriter certaines des propriétés les plus coûteuses du Royaume-Uni. Selon les documents examinés dans le cadre de l’enquête, un portefeuille d’une douzaine de manoirs y aurait été acquis au début des années 2010 pour environ 73 millions de livres, pour une valeur estimée aujourd’hui à près de 100 millions de livres.

À ces propriétés s’ajouteraient également des appartements de luxe situés dans le quartier de Kensington, à proximité de plusieurs représentations diplomatiques et institutions majeures de la capitale britannique.

Un élément revient toutefois de manière constante dans les investigations : aucune de ces propriétés n’est officiellement enregistrée au nom de Mojtaba Khamenei. Les registres fonciers britanniques indiquent que ces biens appartiennent à des sociétés immobilières et à des structures juridiques dont les propriétaires directs ne renvoient pas au nom du dirigeant iranien.

Le lien avec le fils du guide suprême apparaît plutôt à travers l’analyse croisée de ces sociétés, de leurs actionnaires et des réseaux d’intermédiaires financiers qui les contrôlent. Plusieurs de ces structures sont notamment associées à l’homme d’affaires iranien Ali Ansari, dont les activités financières et les relations avec certains cercles du pouvoir iranien ont été examinées dans le cadre de ces enquêtes.

En retraçant les montages juridiques, les participations croisées et les flux financiers liés à ces sociétés, les investigations journalistiques ont ainsi mis en évidence un ensemble d’actifs gravitant autour de l’entourage de Mojtaba Khamenei, sans qu’une propriété directe à son nom n’apparaisse dans les registres publics.

Ali Ansari, l’intermédiaire financier au cœur des investigations

L’analyse de ces structures conduit directement à la figure d’Ali Ansari, un homme d’affaires et financier iranien connu pour ses activités dans les secteurs bancaire, immobilier et énergétique. Né en Iran dans les années 1950, il a progressivement développé un réseau d’entreprises actives dans l’investissement et la finance, opérant entre le Moyen-Orient et plusieurs places financières européennes.

Discret dans l’espace public, Ansari s’est imposé au fil du temps comme un acteur influent dans certains milieux économiques liés à l’Iran, notamment à travers des sociétés d’investissement et des structures financières opérant à l’international. Son nom apparaît dans plusieurs enquêtes journalistiques consacrées à des montages financiers impliquant des sociétés offshore et des acquisitions immobilières en Europe.

Selon l’analyse de registres d’entreprises et de documents financiers, certaines sociétés associées à Ansari auraient servi à acquérir des propriétés à Londres et dans d’autres capitales européennes. Les autorités britanniques estiment que l’homme d’affaires a constitué un portefeuille immobilier dépassant 150 millions de livres dans la capitale britannique, principalement via des sociétés enregistrées dans des juridictions offshore.

En 2025, le Royaume-Uni a placé Ali Ansari sous sanctions, estimant que certaines de ses activités financières pourraient être liées au financement du Corps des gardiens de la révolution islamique. L’intéressé conteste ces accusations et affirme ne pas agir pour le compte de responsables politiques iraniens.

Pour plusieurs analystes, son rôle dans ces structures financières pourrait néanmoins s’apparenter à celui d’un intermédiaire ou d’un gestionnaire d’actifs liés au cercle du pouvoir iranien.

Un portefeuille d’actifs qui dépasse largement le Royaume-Uni

Si Londres constitue la vitrine la plus visible de ce patrimoine, les investigations indiquent que le réseau d’investissements s’étend bien au-delà du Royaume-Uni.

Les documents financiers analysés par les journalistes mentionnent notamment un hôtel Hilton cinq étoiles à Francfort, ainsi que des complexes hôteliers en Espagne, notamment à Majorque. Une villa de luxe dans le quartier résidentiel d’Emirates Hills à Dubaï et divers investissements immobiliers en Europe et en Amérique du Nord sont également évoqués.

Selon certaines estimations issues de ces enquêtes, le portefeuille global associé à ce réseau pourrait atteindre environ 400 millions d’euros d’actifs immobiliers en Europe.

Cette présence internationale suggère l’existence d’une stratégie visant à transférer des capitaux hors d’Iran vers des marchés immobiliers réputés pour leur stabilité et leur sécurité juridique.

Les mécanismes offshore d’un système financier opaque

L’un des aspects les plus marquants de l’enquête concerne l’architecture financière utilisée pour structurer ces investissements.

Les propriétés identifiées sont généralement détenues à travers un réseau complexe de sociétés écrans, de holdings offshore et d’intermédiaires financiers répartis dans plusieurs juridictions. Les montages identifiés incluent notamment des sociétés enregistrées au Royaume-Uni, au Luxembourg, aux Pays-Bas ou encore dans certaines places financières offshore.

Les flux financiers ayant servi à ces acquisitions auraient transité par plusieurs centres bancaires internationaux, notamment au Royaume-Uni, en Suisse, au Liechtenstein et aux Émirats arabes unis. Une partie des capitaux utilisés pour ces investissements proviendrait, selon certaines analyses, de revenus liés au commerce du pétrole iranien.

Ce type de structuration permet de dissocier juridiquement les actifs de leurs bénéficiaires économiques réels et de maintenir certaines opérations malgré les sanctions internationales. Mojtaba Khamenei fait en effet l’objet de sanctions américaines depuis 2019.

Des révélations dans un contexte politique et économique sous tension

La publication de ces révélations intervient dans un contexte particulièrement délicat pour l’Iran.

Le pays fait face depuis plusieurs années à une crise économique profonde marquée par une inflation élevée, une forte dépréciation de la monnaie nationale et les effets durables des sanctions internationales. Dans ce contexte, l’existence d’actifs immobiliers de luxe à l’étranger associés aux cercles du pouvoir alimente les critiques d’opposants iraniens et d’organisations anticorruption.

Parallèlement, Mojtaba Khamenei est considéré par de nombreux observateurs comme l’une des figures les plus influentes de l’appareil politique iranien. Bien qu’il n’ait longtemps exercé aucune fonction officielle de premier plan avant son accession au poste de guide suprême, son influence au sein des réseaux religieux et sécuritaires du régime est régulièrement soulignée par les analystes.

Malgré l’ampleur apparente des actifs identifiés, aucun document officiel ne permet pour l’heure d’établir que Mojtaba Khamenei possède directement ces biens. Les propriétés sont enregistrées au nom de sociétés, de holdings offshore ou d’intermédiaires financiers, ce qui rend particulièrement difficile l’identification des bénéficiaires économiques réels.

Ces zones d’ombre alimentent néanmoins les interrogations autour des réseaux économiques gravitant autour du pouvoir iranien. Elles illustrent aussi les difficultés auxquelles se heurtent les enquêtes internationales lorsqu’il s’agit de retracer des flux financiers impliquant plusieurs juridictions et des structures offshore.

Dans le cas iranien, ces révélations interviennent à un moment où le nouveau guide suprême cherche à consolider son autorité au sein d’un régime confronté à de fortes pressions économiques et géopolitiques. Les investigations sur les actifs attribués à son entourage contribuent ainsi à éclairer une dimension moins visible du pouvoir iranien : celle des réseaux économiques et financiers qui gravitent autour de ses cercles dirigeants.