Économie

Projet minier de Khémisset : le britannique Emmerson réclame plus d’un milliard de dollars au Maroc devant une instance arbitrale de la Banque mondiale

Le différend opposant la société britannique Emmerson PLC au Maroc est entré dans une phase contentieuse structurée, à la suite de la saisine du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), instance arbitrale du groupe Banque mondiale. Au cœur du litige figure le projet de mine de potasse de Khémisset, présenté comme un investissement minier d’envergure. L’entreprise britannique réclame plus d’un milliard de dollars d’indemnisation, un montant qui intègre à la fois les investissements engagés et les revenus anticipés.

Le projet visait l’exploitation de la potasse, ressource stratégique utilisée dans la production d’engrais agricoles. Dans un contexte international marqué par une demande soutenue en fertilisants, ce type de projet présente un intérêt économique certain. Emmerson avait mis en avant un positionnement compétitif, fondé sur la proximité avec les marchés européens et africains. Pour le Maroc, l’enjeu résidait également dans la diversification de son secteur extractif, historiquement dominé par les phosphates.

L’origine du différend remonte au processus d’autorisation du projet, qui n’a pas abouti à une validation finale. Les autorités marocaines ont exprimé des réserves, notamment en lien avec l’impact environnemental et la gestion des ressources hydriques, dans un contexte marqué par une pression croissante sur l’eau. L’étude d’impact environnemental, étape déterminante dans ce type de projet, n’a pas permis de lever ces préoccupations, conduisant à l’arrêt du développement du projet dans sa configuration initiale.

Du point de vue d’Emmerson, cette décision s’apparente à une rupture des engagements pris dans le cadre de l’accord bilatéral d’investissement liant le Royaume-Uni et le Maroc. L’entreprise considère avoir respecté les procédures en vigueur et engagé des ressources significatives. Elle invoque notamment des principes du droit international de l’investissement, tels que le traitement juste et équitable ainsi que la protection contre l’expropriation indirecte.

À l’inverse, la position marocaine s’inscrit dans l’exercice de ses prérogatives souveraines en matière de régulation. Les autorités mettent en avant la nécessité de concilier développement économique et préservation des équilibres environnementaux, en particulier dans un secteur fortement consommateur de ressources naturelles. Cette approche s’inscrit dans une tendance internationale visant à renforcer les exigences environnementales dans l’encadrement des investissements.

Sur le plan procédural, l’affaire suit les étapes classiques d’un arbitrage international. Après l’enregistrement de la requête et la constitution du tribunal arbitral, Emmerson a soumis son mémoire détaillant ses arguments et le montant des réparations demandées. Le Maroc dispose désormais d’un délai pour présenter sa défense, avant l’ouverture d’une phase d’échanges contradictoires et, le cas échéant, d’audiences. La procédure pourrait s’étendre sur plusieurs années, comme c’est souvent le cas dans ce type de contentieux.

L’enjeu financier demeure significatif. Le montant réclamé, supérieur à un milliard de dollars, repose en partie sur des projections de revenus futurs, généralement évaluées à partir de modèles d’actualisation des flux de trésorerie. Ces méthodes, bien qu’utilisées de manière standard dans les arbitrages internationaux, font régulièrement l’objet de débats quant à leur fiabilité et aux hypothèses retenues.

Pour Emmerson, l’arbitrage constitue un recours destiné à contester une décision qu’elle estime défavorable à ses intérêts économiques. Toutefois, dans ce type de contentieux, les juridictions arbitrales accordent une attention particulière à la capacité des États à exercer leur pouvoir réglementaire, notamment lorsqu’il s’agit de préserver des équilibres environnementaux et des ressources stratégiques. Dans ce cadre, la position marocaine pourrait s’appuyer sur la légitimité de ses procédures et sur le principe reconnu du droit des États à encadrer les projets sur leur territoire.

Au-delà du cas spécifique, ce différend met en lumière les arbitrages complexes auxquels sont confrontés les États dans la gestion des projets à fort enjeu économique et environnemental. Il souligne la nécessité d’un équilibre entre attractivité des investissements, sécurité juridique et exigences de durabilité. Pour le Maroc, l’enjeu est également de consolider un cadre d’investissement crédible, tout en affirmant ses priorités en matière de gestion responsable des ressources naturelles.

Dans cette perspective, ce contentieux n’est pas sans rappeler d’autres arbitrages d’envergure impliquant le Royaume, notamment le dossier de la raffinerie Samir, qui a opposé l’État marocain au groupe Corral Petroleum Holdings. Dans une sentence rendue en juillet 2024, le CIRDI avait condamné le Maroc à verser environ 150 millions de dollars, un montant sensiblement inférieur aux 2,7 milliards de dollars initialement réclamés par l’investisseur au titre du traité bilatéral d’investissement conclu entre le Maroc et la Suède en 1990.

La procédure se poursuit toutefois dans le cadre d’une demande d’annulation partielle introduite par le Maroc, dont l’examen a franchi une nouvelle étape avec la clôture des échanges écrits et la préparation des audiences devant un comité ad hoc. Dans ce contexte procédural encore ouvert, aucune issue définitive n’a, à ce stade, été arrêtée.

Ces deux affaires illustrent la complexité croissante des arbitrages opposant États et investisseurs internationaux. Entre impératifs de développement, exigences environnementales et sécurisation des engagements juridiques, les équilibres deviennent plus délicats à maintenir.