L’élection de Mehdi Tazi à la présidence de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), accompagné de Mohamed Bachiri au poste de vice-président général, dépasse largement le cadre d’une simple alternance institutionnelle. Derrière cette transition se dessine une recomposition plus profonde des équilibres économiques marocains, à un moment où l’entreprise privée se retrouve au centre des arbitrages liés à la souveraineté industrielle, à la transition énergétique, à la compétitivité exportatrice et aux grands projets structurants du Royaume.
Élu avec plus de 91 % des suffrages exprimés, le tandem hérite d’une organisation patronale confrontée à une phase particulièrement sensible. À quatre ans de la Coupe du monde 2030, alors que le Maroc accélère ses investissements industriels, logistiques et infrastructurels, la CGEM est appelée à jouer un rôle important dans les débats liés au climat des affaires, à l’investissement privé et aux tensions économiques qui traversent le tissu entrepreneurial national.
Dans cette nouvelle configuration, Mehdi Tazi et Mohamed Bachiri incarnent deux trajectoires distinctes du capitalisme marocain contemporain : l’une ancrée dans les réseaux historiques du patronat institutionnel, l’autre davantage liée au développement du modèle industriel exportateur marocain.
Mehdi Tazi, incarnation des réseaux historiques du patronat marocain
Le parcours de Mehdi Tazi accompagne en grande partie l’évolution des élites économiques marocaines de ces deux dernières décennies. Diplômé de Télécom Paris Sud et titulaire d’un MBA de l’INSEAD, il appartient à une génération de dirigeants ayant évolué entre les secteurs de la finance, de l’assurance, du conseil et des structures de gouvernance économique.
Son ascension dans les milieux patronaux s’effectue notamment au sein du groupe Saham, fondé par Moulay Hafid Elalamy, ancien président de la CGEM puis ministre de l’Industrie. Mehdi Tazi y occupe plusieurs fonctions dirigeantes, notamment à la tête de Saham Assurance, dans une période marquée par l’expansion du groupe sur plusieurs marchés africains avant son rachat par le groupe sud-africain Sanlam.
Sa proximité avec l’écosystème construit autour de Moulay Hafid Elalamy contribue progressivement à installer son profil au sein des réseaux les plus influents du patronat marocain. Mehdi Tazi apparaît alors comme l’un des cadres les plus intégrés aux réseaux du patronat, évoluant entre grandes entreprises, fédérations professionnelles et structures de représentation économique.
C’est également durant son passage chez Saham qu’émerge l’un des épisodes médiatiquement sensibles associés à son parcours. En 2016, une convention conclue entre Saham Assurance et le ministère de l’Agriculture provoque une polémique autour d’un possible conflit d’intérêts, le groupe appartenant alors à Moulay Hafid Elalamy, membre du gouvernement en exercice. Face aux critiques politiques et médiatiques, Saham suspendra finalement l’application de la convention afin d’éviter toute ambiguïté institutionnelle. Aucune procédure judiciaire ni accusation personnelle directe ne visera toutefois Mehdi Tazi, mais l’épisode alimentera les critiques récurrentes sur la proximité entre sphères économique et politique au Maroc.
À partir de 2018, Mehdi Tazi renforce sa présence au sein de la CGEM. Aux côtés de Chakib Alj, il occupe pendant plusieurs années le poste de vice-président général et participe aux principaux dossiers économiques de la période, notamment le dialogue social, les discussions autour du climat des affaires, les conséquences économiques post-Covid ou encore les débats liés à la souveraineté industrielle.
Son nom apparaît également en 2020 dans une autre controverse relayée par la presse spécialisée autour de la représentation du secteur de la santé au sein de la CGEM. Certains acteurs avaient alors dénoncé des pratiques de “trafic d’influence” dans les arbitrages internes liés à la Fédération nationale de la Santé. L’affaire ne débouchera sur aucune enquête judiciaire connue ni sur des accusations formellement établies, mais elle illustrera les rivalités et tensions d’influence qui traversent régulièrement les structures patronales marocaines.
Malgré ces épisodes de tension, Mehdi Tazi demeure avant tout un produit des équilibres historiques du patronat marocain. Ses soutiens mettent en avant sa maîtrise des rouages institutionnels et sa capacité de négociation, tandis que ses détracteurs y voient surtout l’expression d’une continuité au sein d’un système patronal régulièrement critiqué pour son entre-soi, la concentration de ses réseaux d’influence et sa proximité avec les principaux centres de pouvoir économique. Son accession à la présidence de la CGEM apparaît ainsi moins comme une rupture que comme la prolongation d’une ligne patronale déjà solidement installée.
Mohamed Bachiri, figure discrète d’un modèle industriel sous transformation
Face au profil institutionnel et relationnel de Mehdi Tazi, Mohamed Bachiri apporte une légitimité davantage liée à l’industrie et à la gestion opérationnelle.
Ingénieur de formation, Mohamed Bachiri construit l’essentiel de son parcours dans le secteur automobile, devenu au fil des années l’un des principaux moteurs des exportations marocaines. Son nom reste associé à Renault Group Maroc, où il occupe plusieurs fonctions dirigeantes après un passage à la SOMACA puis au sein de l’écosystème industriel de Renault Tanger, dont il participera à la gestion et au développement opérationnel.
Au fil des années, il devient l’un des cadres les plus visibles du secteur automobile national, intervenant régulièrement dans les discussions liées à l’intégration locale, à la compétitivité industrielle et aux capacités exportatrices du Maroc. Depuis 2021, il dirige Renault Group Maroc, supervisant un dispositif industriel représentant plusieurs investissements majeurs et un important volume d’emplois directs et indirects.
À la différence de certaines figures patronales plus exposées médiatiquement, Mohamed Bachiri est resté relativement éloigné des controverses politico-financières et des affrontements publics. Son image demeure principalement associée à un profil technocratique, discret et centré sur les enjeux industriels.
Cette culture de la discrétion nourrit néanmoins certaines réserves dans les milieux économiques. Si Mohamed Bachiri est reconnu pour son expertise industrielle et sa rigueur opérationnelle, son faible degré d’exposition publique contraste avec la dimension hautement politique qu’a progressivement prise la présidence de la CGEM au cours des dernières années. Certains observateurs s’interrogent ainsi sur sa capacité à peser médiatiquement et institutionnellement dans des rapports de force dépassant le strict cadre industriel.
Sa première expérience importante au sein de la CGEM intervient en 2019, lorsqu’il assure la présidence intérimaire de l’organisation après le départ de Salaheddine Mezouar. Dans une période sensible pour le patronat, Mohamed Bachiri privilégie alors une gestion discrète et relativement consensuelle, consolidant davantage son image de gestionnaire industriel que de figure patronale fortement politisée.
Aujourd’hui, son arrivée à la vice-présidence générale de la CGEM traduit la volonté du patronat de renforcer son ancrage industriel et exportateur. Mais elle reflète également les limites d’un modèle économique encore fortement dépendant des marchés extérieurs, des grands donneurs d’ordre internationaux et des équilibres géopolitiques qui structurent les chaînes de valeur mondiales.
Une nouvelle direction patronale confrontée à des attentes structurelles élevées
Le tandem Tazi-Bachiri prend les commandes du patronat dans une conjoncture particulièrement exigeante, mais aussi dans un contexte où la crédibilité même de la CGEM fait l’objet d’interrogations récurrentes dans plusieurs milieux économiques. Ralentissement de la croissance mondiale, tensions géopolitiques, pression inflationniste, coût de l’énergie, transformation numérique et recomposition des chaînes de valeur internationales exposent aujourd’hui les entreprises marocaines à des contraintes bien plus complexes que celles auxquelles le patronat était confronté au cours de la dernière décennie.
La nouvelle direction de la CGEM a déjà affiché plusieurs priorités : amélioration du climat des affaires, simplification administrative, soutien aux TPME, renforcement de la souveraineté industrielle et accélération de l’investissement privé. Mais ces objectifs restent largement similaires aux engagements portés par les précédentes équipes dirigeantes, sans que plusieurs blocages structurels dénoncés depuis des années par les entreprises n’aient réellement été résolus.
Dans les milieux économiques, l’élection de Mehdi Tazi et Mohamed Bachiri est ainsi perçue autant comme un choix de stabilité que comme l’illustration d’une difficulté persistante du patronat marocain à produire une véritable rupture générationnelle ou doctrinale. Le nouveau tandem incarne davantage la continuité des équilibres historiques de la CGEM qu’une transformation profonde de son fonctionnement ou de ses priorités.
Cette perception est renforcée par les critiques récurrentes visant la Confédération, souvent accusée d’être davantage structurée autour des intérêts des grandes fédérations et des principaux groupes économiques que des préoccupations des petites et moyennes entreprises, pourtant largement majoritaires dans le tissu économique national. Plusieurs observateurs estiment également que la CGEM peine encore à s’imposer comme une véritable force de proposition indépendante face aux grands arbitrages économiques de l’État.
Le profil même du nouveau tandem reflète ces ambiguïtés. Mehdi Tazi apparaît comme l’expression d’une continuité institutionnelle et relationnelle au sein du patronat, tandis que Mohamed Bachiri incarne davantage une logique technocratique et industrielle. Mais ni l’un ni l’autre ne semblent, à ce stade, porter une rupture claire avec les limites traditionnellement associées à la CGEM : faible renouvellement des élites patronales, concentration des réseaux d’influence et difficulté à élargir la représentation économique au-delà des grands écosystèmes structurés.
À cela s’ajoute un environnement économique de plus en plus contraignant. Le modèle exportateur marocain reste fortement dépendant des marchés européens, des investissements étrangers et des grands donneurs d’ordre internationaux. Les tensions sur les chaînes logistiques, la concurrence industrielle asiatique, les mutations liées à l’intelligence artificielle et la pression croissante sur les coûts de production pourraient rapidement mettre à l’épreuve les capacités d’adaptation du secteur privé marocain.
Le défi du tandem Tazi-Bachiri ne sera pas seulement de gérer le patronat, mais de convaincre qu’une organisation souvent perçue comme verrouillée par ses équilibres historiques peut encore se réinventer.