Économie

Le paradoxe des 5,3 % : pourquoi le Maroc maintient une stratégie de croissance élevée malgré le coût du choc énergétique

Le maintien par le gouvernement marocain d’un objectif de croissance de 5,3 % pour 2026 constitue moins un exercice de communication qu’un choix économique assumé. En défendant publiquement cette trajectoire devant le Parlement, le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaa, a envoyé un signal clair : le gouvernement estime qu’un ralentissement de l’économie coûterait aujourd’hui plus cher au pays qu’une augmentation temporaire des dépenses publiques. Concrètement, l’exécutif considère qu’il est préférable de continuer à soutenir la consommation, l’investissement et les grands projets stratégiques, même si cela alourdit momentanément le budget de l’État, plutôt que de réduire les dépenses et risquer un frein brutal de l’activité économique, de l’emploi et de l’investissement privé.

Cette orientation intervient pourtant dans un contexte paradoxal. L’État a été contraint d’injecter en urgence près de 20 milliards de dirhams supplémentaires afin d’amortir la hausse des prix énergétiques et de limiter son impact sur le pouvoir d’achat. Normalement, un tel choc pousse les économies émergentes vers des politiques de rigueur budgétaire ou vers un ralentissement des investissements publics. Le Maroc fait aujourd’hui le choix inverse : maintenir simultanément un soutien social élevé et un rythme d’investissement massif dans les infrastructures stratégiques.

Le cœur du raisonnement gouvernemental repose sur un constat simple : la croissance marocaine reste encore fortement dépendante de deux variables que l’État cherche désormais à sécuriser structurellement — l’eau et l’énergie. C’est ce qui explique l’accélération des investissements dans les barrages, les autoroutes de l’eau, le dessalement, les ports et les infrastructures logistiques.

Le premier facteur de soutien à la croissance reste néanmoins conjoncturel : le rebond agricole. Après plusieurs années de sécheresse, l’amélioration des précipitations et le relèvement du taux de remplissage des barrages ont profondément modifié les prévisions économiques. Une croissance agricole proche de 15 % peut, à elle seule, produire plusieurs effets macroéconomiques simultanés : hausse des revenus ruraux, amélioration de la consommation intérieure, réduction des importations agricoles et soutien aux recettes fiscales indirectes.

Mais cette amélioration révèle également une fragilité structurelle persistante. Malgré les progrès industriels du royaume, l’économie nationale demeure fortement sensible aux cycles climatiques. Le fait qu’une seule bonne campagne agricole puisse modifier significativement les perspectives de croissance montre que la diversification du modèle économique reste encore incomplète. Autrement dit, le Maroc avance dans son industrialisation, mais son PIB demeure partiellement dépendant de la pluviométrie.

C’est précisément pour réduire cette vulnérabilité que l’État accélère aujourd’hui les investissements dits de souveraineté. Derrière les grands chantiers hydriques et logistiques, l’objectif est de sécuriser les conditions futures de la croissance. Le gouvernement considère désormais les infrastructures non plus comme de simples équipements publics, mais comme des outils de résilience économique et géopolitique.

Cette logique apparaît particulièrement dans la politique hydrique. Le Maroc tente progressivement de transformer un risque climatique chronique en priorité stratégique nationale. Les investissements dans les transferts d’eau, le dessalement et les capacités de stockage traduisent une volonté de réduire la dépendance directe du PIB agricole aux aléas climatiques. L’enjeu dépasse largement l’agriculture : il concerne également la stabilité sociale, l’attractivité industrielle et la sécurité alimentaire.

Le même raisonnement s’applique aux infrastructures portuaires et logistiques. Le royaume cherche à consolider sa position de plateforme industrielle et commerciale entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique. Cette stratégie devient encore plus importante dans le contexte actuel de reconfiguration des chaînes de valeur mondiales, où les entreprises internationales privilégient des hubs régionaux politiquement stables et logistiquement intégrés.

Cependant, cette stratégie produit une pression budgétaire croissante. Le véritable sujet n’est pas uniquement le coût ponctuel des subventions énergétiques, mais l’accumulation simultanée de plusieurs charges lourdes : soutien social, investissements massifs, service de la dette et besoins liés aux transitions hydrique et énergétique.

Le gouvernement fait donc un pari économique clair : accepter une tension budgétaire à court terme pour préserver le potentiel de croissance à moyen terme. Cette approche repose sur l’idée qu’un ralentissement brutal fragiliserait davantage les finances publiques qu’un maintien élevé de l’investissement. En pratique, l’exécutif cherche à éviter le scénario classique observé dans plusieurs économies émergentes confrontées à un choc externe : baisse de la croissance, contraction des investissements et dégradation progressive de l’attractivité économique.

Mais cette stratégie reste conditionnée par plusieurs variables externes que le Maroc ne contrôle pas entièrement. Une nouvelle hausse durable des prix énergétiques, une dégradation de la conjoncture européenne ou un retour du stress hydrique pourraient rapidement réduire les marges de manœuvre budgétaires. De même, le financement continu des grands projets dépendra de la capacité du royaume à maintenir la confiance des investisseurs et des marchés financiers internationaux.

Le scénario des 5,3 % apparaît donc crédible à court terme grâce à l’effet combiné du rebond agricole et de l’investissement public. Mais le véritable enjeu dépasse désormais le simple niveau de croissance affiché. La question centrale est de savoir si le Maroc construit une économie réellement plus résiliente ou s’il reporte, grâce à la dépense publique, certaines fragilités structurelles vers les années à venir. Car derrière les performances actuelles apparaît une équation plus profonde : le modèle marocain repose encore largement sur un État investisseur, protecteur social et amortisseur des chocs externes. Or, plus l’investissement public devient le principal moteur de la croissance, plus la soutenabilité de cette dynamique dépendra de la capacité future du secteur privé à prendre progressivement le relais.

C’est là que se situe le véritable test des prochaines années. Si les infrastructures hydriques, logistiques et industrielles parviennent à générer un véritable saut de productivité, à attirer davantage d’industries à forte valeur ajoutée et à renforcer durablement l’investissement privé, alors le pari actuel du gouvernement pourra être considéré comme une phase de transition vers un modèle de croissance plus autonome. En revanche, si la croissance reste principalement alimentée par la commande publique et les cycles agricoles favorables, le pays risque d’entrer progressivement dans une zone de tension permanente entre ambitions de souveraineté, contraintes sociales et pression budgétaire.

Tout compte fait, le débat ne porte plus seulement sur le niveau de croissance que le Maroc peut atteindre en 2026, mais sur la nature même de cette croissance : une croissance capable de transformer durablement la structure économique du pays, ou une croissance encore dépendante de l’intervention continue de l’État pour maintenir son équilibre.