Économie

F-16 : le Maroc accélère sa montée en compétence dans la maintenance aéronautique militaire

Le nouveau contrat accordé à Lockheed Martin par le département américain de la Guerre ne se résume pas à une simple opération de soutien technique. Pour le Royaume, il intervient à un moment charnière : celui où la montée en puissance de sa flotte de F-16 impose désormais de maîtriser davantage son entretien, sa modernisation et son évolution. Derrière les ingénieurs et techniciens américains se dessine ainsi un enjeu plus stratégique : réduire progressivement la dépendance extérieure, tout en consolidant un partenariat technologique devenu essentiel.

Annoncé le 17 août, le marché, plafonné à 31,29 millions de dollars, prévoit la mise à disposition d’ingénieurs et de techniciens auprès de onze forces aériennes étrangères équipées de F-16, dont les Forces Royales Air. Le dispositif, qui court jusqu’au 30 juin 2029, concerne également Bahreïn, le Chili, l’Égypte, l’Indonésie, la Jordanie, Oman, Taïwan, la Thaïlande et la Turquie.

Cette assistance prend une dimension particulière pour les Forces Royales Air. Le Royaume a commandé en 2019 25 F-16 Block 72 pour 3,787 milliards de dollars, tout en engageant la modernisation de ses 23 F-16 Block 52+, livrés en 2011 et 2012, dans le cadre d’un programme dépassant 4,8 milliards de dollars. Ces investissements ont considérablement renforcé les capacités de combat marocaines. Mais ils ont aussi fait émerger une exigence moins visible : disposer des compétences humaines et industrielles capables de maintenir ces appareils en condition opérationnelle et de les accompagner tout au long de leur cycle de vie.

C’est précisément sur ce terrain que le Royaume cherche désormais à avancer. La création de Maintenance Aero Maroc s’inscrit précisément dans cette dynamique. Implanté sur la plateforme aéronautique de Benslimane, le projet associe le groupe belge Sabena Engineering, spécialiste de la maintenance et de la modernisation des aéronefs militaires, l’américain Lockheed Martin et MEDZ, filiale du groupe CDG. Sabena Engineering apporte notamment son expertise historique dans le soutien des F-16, tandis que Lockheed Martin intervient en tant que constructeur des appareils. Le futur centre doit assurer la maintenance lourde et la modernisation des F-16 et C-130 Hercules, tout en favorisant la formation de compétences marocaines et le développement d’une capacité industrielle appelée à rayonner dans la région

Le recours à l’expertise américaine n’est donc pas nécessairement le signe d’une dépendance figée. Il peut aussi être interprété comme une étape dans un processus de transfert de compétences. Le constructeur accompagne les forces clientes jusqu’à ce qu’elles disposent d’une capacité d’ingénierie et de maintenance suffisamment solide pour prendre davantage de responsabilités. Le précédent américain confirme d’ailleurs la continuité de cette démarche. Un dispositif similaire avait été renouvelé en juin 2023 pour 22,9 millions de dollars, après un marché de 47,8 millions de dollars conclu en 2017.

Dans le nouveau contrat, la première tranche effectivement engagée s’élève à 297.008 dollars, le reste devant être mobilisé en fonction des besoins. À l’échelle des investissements consentis par Rabat pour constituer, moderniser et maintenir sa flotte de chasse, cette première enveloppe ne constitue donc qu’un élément d’un dispositif beaucoup plus vaste. Son intérêt réside moins dans sa valeur propre que dans la nature des compétences qu’elle doit contribuer à consolider.

Car, dans les programmes militaires modernes, la puissance ne se mesure plus uniquement au nombre d’appareils alignés sur une base aérienne. Elle dépend aussi de la capacité à les maintenir disponibles, à intégrer de nouvelles technologies et à intervenir rapidement sans multiplier les dépendances logistiques.

Pour le Royaume, la prochaine étape consiste ainsi moins à se passer de Lockheed Martin qu’à augmenter progressivement la part de savoir-faire maîtrisée sur son propre sol. À terme, cette montée en compétence pourrait faire de Benslimane un maillon important de l’écosystème aéronautique militaire national. Le contrat américain apparaît alors sous un autre jour : non comme le rappel d’une dépendance, mais comme le marqueur d’une transition. Après avoir investi dans les avions, Rabat investit désormais dans ce qui leur permet de rester opérationnels : les compétences, l’ingénierie et la maîtrise du cycle de vie. C’est probablement là que se jouera la prochaine étape de son autonomie stratégique.