Le rapport au Parlement 2026 sur les exportations d’armement de la France, publié par le ministère français des Armées et des Anciens combattants, fait apparaître une année 2025 hors norme pour le Maroc. Le Royaume a enregistré 532,1 millions d’euros de commandes auprès de l’industrie française de défense, contre seulement 13,1 millions un an plus tôt. Les livraisons ont atteint 83,3 millions d’euros et 42 licences d’exportation ont été acceptées, pour une valeur cumulée d’environ 1,27 milliard d’euros. Une seule de ces licences, classée ML5, représente à elle seule 969 millions d’euros. Ces chiffres prennent toute leur portée lorsqu’ils sont replacés dans les dix années précédentes : 2025 n’est pas seulement une année de forte activité, mais le point culminant d’une trajectoire marquée par plusieurs cycles.
Pour lire correctement cette trajectoire, il faut distinguer les termes employés par le rapport. Une licence d’exportation est une autorisation administrative française : elle permet une opération, sans signifier qu’une commande de même montant a nécessairement été conclue. Les prises de commandes correspondent aux contrats enregistrés par les industriels français, tandis que les livraisons mesurent les matériels effectivement transférés. Quant à « ML », il s’agit de la Military List, la nomenclature européenne des matériels militaires. La catégorie ML5 couvre notamment des équipements de conduite de tir, de surveillance, de détection, d’acquisition et de poursuite de cibles. Les 969 millions d’euros doivent donc être compris comme la valeur d’une autorisation, et non comme la preuve d’un contrat marocain de ce montant.
Cette distinction posée, la série sur dix ans devient particulièrement parlante. Les commandes françaises destinées au Maroc s’établissent à 89,9 millions d’euros en 2016, puis tombent à 2,3 millions en 2017. Elles remontent à 15,3 millions en 2018 et 81,6 millions en 2019, avant d’atteindre un premier sommet à 425,9 millions en 2020. La période suivante est nettement moins dynamique : 95,2 millions en 2021, 57,3 millions en 2022, 12,5 millions en 2023 et 13,1 millions en 2024. En 2025, la courbe repart brutalement pour atteindre 532,1 millions d’euros. Le cumul sur la décennie s’établit ainsi à 1,3251 milliard d’euros.
Ce retour en force est d’autant plus remarquable qu’il intervient après deux années de commandes particulièrement faibles. Entre 2016 et 2024, le Maroc avait enregistré environ 793 millions d’euros de commandes françaises. À elle seule, l’année 2025 en représente 532,1 millions, soit environ 40 % du cumul de la décennie. Le montant dépasse également de près de 25 % le précédent sommet de 2020. En un an, les commandes ont été multipliées par 40,6.
Les livraisons racontent cependant une histoire différente. Elles ont atteint 127 millions d’euros en 2016, 135,3 millions en 2018, puis seulement 20,2 millions en 2020. Elles remontent ensuite à 108,3 millions en 2021 et culminent à 177 millions en 2022. En 2023, alors que les nouvelles commandes ne représentaient que 12,5 millions d’euros, les livraisons atteignaient encore 145,8 millions. En 2024, elles s’établissaient à 40,8 millions, avant de remonter à 83,3 millions en 2025. Sur dix ans, les livraisons françaises au Maroc représentent environ 904,7 millions d’euros.
Ce décalage est essentiel. Dans l’industrie de défense, une commande et une livraison ne relèvent pas du même calendrier. Un contrat peut être conclu plusieurs années avant l’arrivée des équipements. Les années de faible commande ne traduisent donc pas nécessairement une rupture de la relation industrielle. Les chiffres de 2022 et 2023 l’illustrent particulièrement bien : alors que les nouvelles commandes ralentissent, les livraisons restent élevées.
Le nombre de licences confirme une autre caractéristique de 2025. Le Maroc en a obtenu 42 cette année-là, contre 41 en 2024. Le changement d’échelle ne résulte donc pas d’une explosion du nombre d’autorisations, mais principalement de leur valeur. Sur les dix années étudiées, le Royaume a obtenu 559 licences. En 2025, une seule autorisation ML5 concentre 969 millions d’euros, soit plus des trois quarts de la valeur totale des licences accordées au Maroc cette année-là.
Cette concentration appelle néanmoins la prudence. La ML5 est une catégorie large et son intitulé ne permet pas d’identifier à lui seul un système précis ni son fabricant. Il serait donc hasardeux de transformer les 969 millions d’euros en un contrat attribué à un industriel déterminé. Le rapport permet d’établir la valeur de l’autorisation ; il ne permet pas, à lui seul, d’en révéler toute la composition.
Le document français mentionne par ailleurs le Maroc parmi les principaux contrats d’armement entrés en vigueur en 2025, avec le programme des hélicoptères Caracal. Il ne précise toutefois pas la valeur individuelle de ce marché. Les 532,1 millions d’euros de commandes correspondent donc à l’ensemble des prises de commandes françaises destinées au Royaume durant l’année et ne peuvent être assimilés au seul programme Caracal.
À l’échelle régionale, le poids du Maroc est également très marqué. Sur la période 2016-2025, les commandes françaises destinées au Royaume atteignent 1,3251 milliard d’euros, contre 454,3 millions pour l’Algérie et 29,8 millions pour la Tunisie. Le Maroc représente ainsi 73,2 % des commandes françaises enregistrées en Afrique du Nord sur la décennie. En 2025, avec 532,1 millions d’euros sur environ 533 millions pour l’ensemble de la région, sa part atteint 99,8 %.
Il serait toutefois excessif d’en déduire que la France est redevenue, à elle seule, le principal fournisseur militaire du Maroc. Le rapport français ne mesure que les exportations françaises et ne permet pas de comparer directement cette relation avec l’ensemble des acquisitions marocaines auprès des autres partenaires.
Ce qu’il permet en revanche de constater est beaucoup plus précis : après plusieurs années de ralentissement, 2025 marque une rupture nette dans les échanges d’armement entre la France et le Maroc. Les commandes atteignent un niveau inédit dans la série, tandis que la valeur des licences connaît une concentration exceptionnelle autour d’une autorisation ML5 de 969 millions d’euros.
Reste désormais à voir ce que ces autorisations deviendront. Les prochains exercices permettront de mesurer leur transformation en commandes, puis en livraisons effectives. C’est cette conversion progressive qui dira si 2025 aura été un pic isolé ou le début d’un nouveau cycle dans la relation industrielle et militaire franco-marocaine.