Économie

OCP et la plus grande coopérative agricole américaine CHS lancent le projet d’une usine d’engrais phosphatés en Louisiane

Le groupe OCP ne se contente plus de vendre des engrais aux agriculteurs américains. Il prépare désormais leur production directement aux États-Unis. Sa filiale OCP North America et CHS, la plus grande coopérative agricole américaine détenue par des agriculteurs, comptent créer une coentreprise pour construire une usine d’engrais phosphatés à Waggaman, en Louisiane. L’investissement pourrait atteindre 450 millions de dollars, pour une capacité annoncée de plus d’un million de tonnes par an, jusqu’à 1,3 million selon les données communiquées par les partenaires. Si elle voit le jour, l’installation sera la première nouvelle usine américaine d’engrais phosphatés de cette ampleur depuis 1984.

Derrière le montant de l’investissement, c’est surtout le modèle qui mérite attention. OCP doit fournir l’acide phosphorique, tandis que la transformation en engrais sera réalisée aux États-Unis et les produits commercialisés à travers les réseaux de CHS et d’OCP North America. Le groupe marocain ne cherche donc pas à déplacer sa base industrielle hors du Maroc. Il ajoute une étape américaine à sa chaîne de valeur, avec l’objectif de se rapprocher du consommateur final et de sécuriser son accès à un marché stratégique.

Le choix de la Louisiane renforce cette logique. Le projet sera installé au Cornerstone Energy Park, un complexe industriel de 800 acres situé à Waggaman, sur le Mississippi, à proximité de La Nouvelle-Orléans. Le site dispose d’infrastructures industrielles et logistiques déjà développées. Il se trouve également à proximité d’importantes capacités de production d’ammoniac, une matière première nécessaire à la fabrication du DAP et du MAP. Cette configuration réduit les contraintes liées à la construction d’un site entièrement ex nihilo et donne au projet une cohérence industrielle qui dépasse le seul avantage géographique.

L’enjeu est aussi commercial. Depuis 2021, les engrais phosphatés marocains sont concernés par une procédure américaine de droits compensateurs. Le département du Commerce avait alors fixé à 19,97 % le taux de subvention retenu pour OCP. Le cadre commercial a depuis évolué, avec notamment une mesure temporaire prise en 2026 pour faciliter l’approvisionnement américain en engrais marocains. Mais cette situation rappelle une réalité pour le groupe : les conditions d’accès au marché américain peuvent dépendre de décisions réglementaires et politiques qui échappent à son contrôle.

Produire aux États-Unis constitue, dans ce contexte, une forme de sécurisation à long terme. L’acide phosphorique fourni par OCP n’est pas le produit fini visé par les droits compensateurs sur les engrais phosphatés. La future usine permettrait donc de transformer une matière première marocaine en produit fini sur le territoire américain. Cela ne fait pas disparaître les risques commerciaux, mais réduit l’exposition d’OCP aux mesures susceptibles de frapper directement ses exportations d’engrais finis.

Cette stratégie répond en même temps à une demande américaine. Les États-Unis importent environ 40 % des engrais phosphatés nécessaires à leur marché, selon les données avancées par CHS et OCP. Les réserves nationales de phosphate diminuent et les capacités industrielles existantes sont vieillissantes. Les partenaires estiment que leur projet pourrait réduire de plus de 48 % la dépendance américaine aux importations de produits phosphatés. Ces chiffres sont des projections annoncées par les promoteurs du projet, et non encore un résultat industriel constaté.

Le rapprochement avec CHS donne à OCP un autre avantage : l’accès direct au réseau agricole américain. La coopérative, qui appartient à des agriculteurs, dispose déjà d’un maillage important dans la distribution des intrants. Pour CHS, l’accord offre une nouvelle source d’approvisionnement produite localement. Pour OCP, il permet de combiner son avantage dans le phosphate et l’acide phosphorique avec la connaissance du marché et le réseau commercial de son partenaire.

Le projet s’inscrit ainsi dans une série de mouvements qui traduisent une évolution de la stratégie américaine d’OCP. Après ses partenariats avec des acteurs comme Koch Industries, le groupe renforce progressivement son intégration avec l’écosystème agricole et industriel américain. La logique n’est plus seulement celle d’un fournisseur étranger qui exporte vers les États-Unis, mais celle d’un industriel qui cherche à prendre place dans la chaîne de production américaine.

L’opération reste néanmoins à un stade préparatoire. La coentreprise doit encore obtenir les autorisations nécessaires et sécuriser son financement. OCP et CHS ont déposé une demande dans le cadre du programme fédéral FIELDS, destiné à soutenir l’expansion de la production américaine d’engrais. La construction pourrait ensuite durer jusqu’à 24 mois. Le projet devrait générer environ 500 emplois durant le chantier et une soixantaine de postes permanents.

À 450 millions de dollars, l’investissement reste mesuré au regard de la taille d’OCP, mais son intérêt stratégique est plus important que son seul montant. En Louisiane, le groupe marocain teste un modèle dans lequel ses ressources phosphatières, son savoir-faire industriel et le marché américain sont réunis dans une même chaîne. Pour OCP, l’enjeu n’est donc plus uniquement de vendre davantage aux États-Unis. Il s’agit désormais d’y produire, d’y distribuer et, surtout, de rendre sa présence moins dépendante des aléas du commerce international.