Économie

Crédits impayés : les banques marocaines bientôt autorisées à céder les dettes de leurs clients

Une dette bancaire n’est pas toujours appelée à rester dans les livres de la banque qui l’a accordée. Au Maroc, une réforme en préparation pourrait bientôt changer cette réalité. Les établissements de crédit devraient pouvoir céder directement leurs créances en souffrance à des investisseurs spécialisés. Pour les particuliers concernés, le changement est concret : demain, celui à qui ils devront rembourser leur crédit pourrait ne plus être leur banque.

Le projet de la Société financière internationale (IFC) et du groupe allemand EOS en donne déjà un premier aperçu. Les deux partenaires envisagent de créer au Maroc un véhicule d’investissement pouvant mobiliser jusqu’à 60 millions d’euros, soit environ 650 millions de dirhams, pour acquérir des portefeuilles de crédits non performants auprès d’établissements financiers marocains. Les particuliers figurent parmi les catégories ciblées, aux côtés des TPE-PME et des grandes entreprises. Le projet, baptisé « DARP NPL EOS Morocco », doit encore être soumis au conseil d’administration de l’IFC, avec un examen prévu le 15 octobre 2026.

L’initiative intervient alors que les impayés bancaires ont franchi un nouveau cap. À fin 2025, les créances en souffrance atteignaient 102,3 milliards de dirhams, en hausse de 5% sur un an. Leur ratio par rapport aux crédits distribués s’établissait à 8,3%. À fin mai 2026, l’encours avait encore progressé pour atteindre près de 106 milliards de dirhams.

La tendance est installée. Entre 2019 et 2024, le stock des créances en souffrance a progressé en moyenne de 6,9% par an, selon Bank Al-Maghrib. Il s’élevait à 61,5 milliards de dirhams en 2016. En moins d’une décennie, il a donc augmenté de plus de 70%.

Le niveau marocain apparaît également élevé à l’échelle internationale. Le ratio de créances non performantes s’établissait à 8,8% au Maroc à juin 2025, contre 1,82% en moyenne dans l’Union européenne et l’Espace économique européen à fin 2025 et 2,5% en Turquie. Les définitions et les périmètres statistiques diffèrent selon les pays, mais l’écart donne une mesure de l’ampleur du sujet pour le système bancaire marocain.

Pour les banques, le problème est d’abord celui d’un argent immobilisé. Une créance qui ne rembourse plus normalement doit être suivie, provisionnée et recouvrée, parfois pendant plusieurs années. Pouvoir la céder permettrait de transférer ce risque à un investisseur spécialisé et de récupérer des ressources susceptibles d’être réinjectées dans le financement de l’économie.

Le système bancaire marocain reste néanmoins solide. Le ratio moyen de solvabilité atteignait 16,1% à fin 2025, au-dessus du minimum réglementaire de 12%. Le développement d’un marché secondaire ne répond donc pas à une logique de sauvetage des banques, mais à celle d’une gestion plus efficace d’un stock devenu important d’actifs dégradés.

Les 60 millions d’euros envisagés par l’IFC et EOS doivent d’ailleurs être replacés dans cette perspective. L’enveloppe représente environ 0,6% des 102,3 milliards de dirhams de créances en souffrance recensés à fin 2025. Elle n’a évidemment pas vocation à absorber le stock existant. Son intérêt est plutôt de constituer une première opération structurante pour un marché qui reste à construire.

Autre précision importante : les 650 millions de dirhams correspondent à la capacité d’investissement du véhicule et non nécessairement à la valeur nominale des créances acquises. Les portefeuilles de crédits non performants sont généralement valorisés avec une décote qui tient compte du risque et des perspectives de recouvrement. Le montant facial des créances reprises peut donc être supérieur au capital mobilisé.

Pour les particuliers, le changement pourrait être beaucoup plus tangible. Un emprunteur qui ne parvient plus à rembourser son crédit pourrait voir sa créance passer de sa banque à un investisseur spécialisé. Cela ne signifie ni effacement automatique de la dette ni réduction systématique du montant dû. Le changement porte d’abord sur le propriétaire de la créance et, potentiellement, sur la manière dont celle-ci sera gérée.

Le futur cadre juridique doit précisément organiser ces transferts. Bank Al-Maghrib travaille encore sur les volets prudentiel, fiscal et judiciaire nécessaires à la mise en place du marché. L’objectif est de permettre aux banques de céder plus facilement leurs créances dégradées à des acteurs capables d’en assurer le recouvrement, mais aussi, selon les dossiers, la restructuration.

L’arrivée de l’IFC et d’EOS donne déjà une dimension concrète à cette réforme. Pour l’IFC, il s’agirait de sa première intervention au Maroc dans le cadre de son programme DARP, consacré aux actifs en difficulté. Pour EOS, spécialisé dans l’acquisition et la gestion de créances dégradées, l’opération constitue une entrée sur un marché où le volume des actifs à traiter est appelé à progresser.

Pour le citoyen, le changement sera simple : si sa banque cède son crédit impayé, il devra désormais traiter avec le nouvel acquéreur de la créance. Celui-ci pourra poursuivre le recouvrement ou proposer une restructuration, selon le dossier. En revanche, la cession ne signifie ni effacement de la dette ni réduction automatique du montant à payer. À l’échelle du système bancaire, la réforme vise ainsi à transformer les créances impayées en actifs cessibles, afin de permettre aux banques de mieux gérer leur risque et de remettre plus rapidement des ressources dans le circuit du crédit.