Quatorze kilomètres séparent Tarifa de Tanger, moins que la distance entre deux quartiers d’une même ville. Cette proximité a nourri, depuis des siècles, un enchevêtrement de dettes réciproques, de mémoires blessées et d’intérêts si imbriqués qu’aucun des deux royaumes ne peut plus définir seul les termes de la relation. Sur ce socle de coexistence ancienne, l’Espagne occupe pourtant toujours deux villes marocaines, refuse toute discussion sur leur statut, et convoque, chaque fois que le rapport de force lui est favorable, un vocabulaire de souveraineté « à perpétuité » qu’elle n’applique jamais à elle-même face à Gibraltar. Cette incohérence dit l’inachèvement de la décolonisation ibérique en terre marocaine.
Une civilisation commune, une histoire à vif
Réduire les rapports entre le Maroc et l’Espagne à une rivalité territoriale serait une faute de lecture. Pendant près de huit siècles, al-Andalus a constitué un espace de circulation intellectuelle, architecturale et scientifique entre les deux rives du détroit, où mosquées, synagogues et églises ont coexisté selon des équilibres que l’Europe médiévale ne peut égaler. Cette matrice commune a façonné un mode de contact que les chercheurs qualifient souvent de brassage civilisationnel plutôt que de simple voisinage. Les deux monarchies, alaouite et bourbonienne, ont cultivé un lien dynastique que le Real Instituto Elcano présente comme l’un des piliers structurants de la relation bilatérale, consolidé par les visites croisées de Juan Carlos puis de Felipe VI à Rabat.
Cette histoire commune n’a cependant jamais été racontée à parts égales : c’est le premier fil d’une guerre des récits qui pèse encore sur le présent. Au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècle, les grands noms de l’école historique nationale espagnole, Modesto Lafuente, Marcelino Menéndez Pelayo, puis Claudio Sánchez-Albornoz, bâtissent un récit dissymétrique de la présence musulmane en péninsule ibérique : le Califat de Cordoue devient patrimoine national, célébré comme un âge d’or porté par des Arabes que l’on rattache commodément à la trajectoire espagnole, tandis que les dynasties amazighes qui prennent le relais après sa chute, almoravides, almohades puis mérinides, venues du Maghrib al-Aqsa, sont dépeintes comme des vagues d’invasion barbare venant rompre la civilisation cordouane. Le terme même de « Maures », qui finira par désigner l’ensemble des musulmans d’Espagne, dérive à l’origine des Berbères du Maroc, qui fournissaient l’essentiel des troupes engagées dans la péninsule, avant qu’un glissement sémantique ne l’étende à tous les musulmans andalous et gomme une distinction entre Arabes et Berbères que l’historiographie espagnole réintroduit dès qu’il s’agit de distribuer les rôles du récit national. Lafuente attribue lui-même la ruine du califat à ce qu’il nomme, dans une formule restée célèbre portent, la « race féroce des fils de l’Atlas ».
Cette hiérarchie narrative, qui oppose un Orient arabe « civilisationnel » à un Maghrib berbère « barbare », occulte pourtant l’apport des trois dynasties qu’elle relègue au rang d’envahisseurs. Entre le XIe et le XVe siècle, les Almoravides, les Almohades puis les Mérinides le développement des arts, du savoir et de la réflexion philosophique qui marquera la civilisation occidentale, et intensifient les échanges entre l’Afrique du Nord et l’Espagne musulmane. Ils lèguent aussi à l’Andalousie ses monuments les plus accomplis : les Jardins de l’Alcázar et de l’Al-Buḥayra, la Giralda de Séville, sœur architecturale de la Koutoubia de Marrakech, et jusqu’au style de l’Alhambra de Grenade, où l’influence mérinide se prolonge par les échanges avec le royaume nasride. L’art hispano-mauresque atteint ainsi son apogée sur un héritage largement marocain. Le récit sélectif produit un effet de longue durée : il permet à l’Espagne de s’approprier la part prestigieuse de l’héritage andalou tout en rejetant hors de son roman national la contribution marocaine à cette civilisation commune, préparant le terrain d’une image du voisin marocain en figure d’altérité plutôt qu’en figure de parenté.
À ce récit savant vient se greffer, côté marocain, une mémoire populaire plus récente et tout aussi structurante mais de nature différente. Dans l’imaginaire collectif marocain, l’Espagne reste ce voisin longtemps pauvre, celui d’une Andalousie rurale miséreuse et du million trois cent mille Espagnols contraints, entre les années 1960 et 1980, de chercher une vie meilleure en France, en Allemagne ou en Suisse, quand ce n’était pas en Amérique latine dès la fin du dix-neuvième siècle. Cette Espagne-là, celle du sous-développement franquiste, a basculé en une génération dans la prospérité relative, une trajectoire que la mémoire populaire marocaine attribue moins au mérite du pays voisin qu’à l’aubaine de son adhésion à la Communauté économique européenne en 1986.
Les chiffres corroborent largement cette lecture : entre 1986 et 2010, Madrid a perçu plus de deux cent onze milliards d’euros de fonds structurels et de cohésion européens, qui ont financé la modernisation de ses infrastructures et porté sa croissance à un rythme supérieur de dix-sept points à la moyenne communautaire sur la période 1986-2006. Ce voisin devenu riche par ricochet plus que par un développement autonome adopte aujourd’hui vis-à-vis du Maroc et des Marocains qui tentent leur chance en Europe une posture de mépris que la mémoire populaire juge difficilement recevable de la part d’un pays qui fut lui-même, il y a à peine deux générations, une terre d’émigration économique massive. Le nouveau riche oublie vite d’où il vient, entend-on souvent dire à Tanger ou à Nador, et ce que le Maroc reproche à l’Espagne dans ces moments-là n’est pas tant l’incohérence de sa politique migratoire que l’amnésie sélective qui l’accompagne.
Le Sahara au Sud et les présides au Nord relèvent de la même matrice coloniale tardive ; ce double contentieux mémoriel, savant et populaire, reste actif dans les deux imaginaires nationaux et continue de structurer le présent. Le passé colonial hispano-marocain demeure, dans les deux pays, un terrain miné où le récit officiel et la mémoire populaire ne coïncident pas tout à fait.
Sebta et Melilia, épicentre d’enjeux qui dépassent la question migratoire
La relation contemporaine ne se résume pas non plus à la seule variable migratoire. L’Espagne demeure le premier partenaire commercial bilatéral du Maroc, aussi bien comme fournisseur que comme client. En 2025, les échanges de marchandises entre les deux pays ont atteint 23 milliards d’euros, un montant qui a continué de progresser au premier semestre 2026, avec des exportations espagnoles en hausse de 3,5 % et des importations en provenance du Maroc en hausse de 4,2 %. L’Institut Royal Elcano parle de « compétitivité partagée » et de « complémentarité dynamique » pour décrire une intégration industrielle qui dépasse désormais le simple commerce de marchandises. Cette interdépendance économique s’accompagne d’une coopération sécuritaire dense en matière de lutte antiterroriste, de lutte contre le trafic de drogue et de gestion des flux migratoires.
C’est dans ce paysage d’interdépendance que Sebta et Melilia continuent de cristalliser toutes les tensions. À ces deux villes s’ajoutent les îlots Chaffarines, le rocher de Vélez de la Gomera et l’îlot de Persil, autant de vestiges d’une présence espagnole que Rabat qualifie de présides occupés. Le Maroc les considère comme une question existentielle, au même titre que le Sahara.
La doctrine espagnole, elle, ne varie pas. Pedro Sánchez vient de le rappeler devant le Congrès des députés, à l’occasion de son intervention sur la crise de cet été : « Ceuta et Melilla sont espagnoles à perpétuité », a-t-il déclaré. Face à cette fermeture, la position marocaine ne varie pas davantage : les deux territoires appartiennent à un contentieux de souveraineté non résolu, que ni le temps ni l’installation démographique espagnole ne suffisent à trancher juridiquement. Ces deux doctrines paraissent irréconciliables. Elles ne le sont peut-être pas, à condition d’accepter de sortir du registre déclaratoire pour entrer dans celui de la négociation, comme l’a fait l’Espagne elle-même avec un partenaire autrement plus puissant qu’elle.
Gibraltar, le miroir où l’Espagne refuse de se regarder
C’est ici que la doctrine espagnole s’effondre sur elle-même. Cette contradiction, qu’il faut démonter pièce par pièce, constitue le cœur de l’affaiblissement diplomatique de Madrid sur ce dossier.
Le droit international connaît une catégorie précise, celle des territoires non autonomes en attente de décolonisation, définie par le chapitre XI de la Charte des Nations unies. Gibraltar y figure. Sebta et Melilia n’y figurent pas, non faute d’avoir essayé d’y entrer : le 27 janvier 1975, la mission permanente du Maroc auprès des Nations unies a déposé un mémorandum officiel, référencé A/AC.109/475, demandant formellement l’inscription de Sebta, Melilia et des îlots adjacents sur la liste des territoires non autonomes. La démarche n’a pas abouti, l’Espagne ayant su, dans les années soixante, neutraliser cette bataille multilatérale pendant que le Maroc concentrait ses efforts diplomatiques sur la récupération de Sidi Ifni, obtenue en 1969, puis sur le Sahara. Cet épisode procédural ne clôt en rien la question politique : il révèle que le statut international de Sebta et Melilia doit davantage à un rapport de force diplomatique de la Guerre froide qu’à un jugement de fond sur la légitimité historique des deux revendications.
Reste la question de fond, là où l’argumentaire espagnol se contredit le plus frontalement. Le traité d’Utrecht de 1713, à l’issue de la guerre de Succession d’Espagne, cède Gibraltar à la couronne britannique. Depuis, Madrid n’a jamais cessé de dénoncer cette cession comme un anachronisme colonial en sol européen, de réclamer sa restitution devant l’Assemblée générale des Nations unies et de négocier, y compris après le Brexit, des formules de cogestion avec Londres. D’anciens ministres espagnols des Affaires étrangères, de sensibilités politiques différentes, ont eux-mêmes qualifié la présence britannique sur le Rocher de colonie persistante que rien ne justifie plus au vingt et unième siècle. Or Sebta et Melilia trouvent leur statut actuel dans le traité de Wad-Ras, signé le 26 avril 1860, à l’issue d’une guerre que l’Espagne elle-même a déclarée au Maroc et remportée militairement après avoir mobilisé trente-six mille hommes sous les généraux Zavala, Prim et Ros de Olano. Ce traité imposé au sultan vaincu a élargi de force le périmètre des deux villes et contraint le Maroc à verser une indemnité de guerre considérable, sous peine de voir Tétouan rester occupée. Utrecht et Wad-Ras partagent donc la même généalogie : deux traités arrachés par la force à un pouvoir affaibli, au bénéfice d’une puissance militairement supérieure. L’Espagne en fait, pour l’un, une injustice à réparer ; pour l’autre, le fondement de sa souveraineté nationale. Cette asymétrie n’a rien de juridique. Elle relève d’une doctrine à géométrie variable, où le principe invoqué dépend uniquement de la position que l’Espagne occupe dans le rapport de force, créancière face à Londres, débitrice face à Rabat.
Cette incohérence n’a pas échappé aux plus lucides des observateurs espagnols. Un câble diplomatique britannique déclassifié, révélé par la presse en 2014, a rapporté que le roi Juan Carlos avait confié aux autorités du Royaume-Uni, au début des années 1980, que Madrid hésitait à récupérer pleinement Gibraltar de peur de raviver, par effet de symétrie, les revendications marocaines sur ses propres « places de souveraineté » nord-africaines. Cet aveu, venu du sommet de l’État espagnol, vaut toutes les démonstrations doctrinales.
Cette contradiction se double d’un coût que l’appareil de sécurité espagnol documente lui-même sans détour. Depuis la révision de l’Estrategia de Seguridad Nacional de 2021, Sebta et Melilia figurent explicitement dans l’architecture stratégique de l’État espagnol comme un chapitre permanent de la sécurité nationale. Le dispositif est loin d’être symbolique : environ trois mille militaires sont stationnés en permanence à Sebta et autant à Melilia, avec la capacité de renforts rapides depuis la péninsule. Les analyses de sécurité les plus récentes intègrent désormais, parmi les paramètres à surveiller, ce qu’elles nomment sobrement le réarmement du Maroc. Maintenir un dispositif militaire permanent de cette ampleur, au XXIe siècle, pour garder deux villes sans continuité géographique avec la métropole, coûte à l’Espagne un prix qu’elle peine de plus en plus à justifier au regard de sa propre doctrine anticoloniale appliquée à Gibraltar. Chaque incident, comme celui de l’îlot Persil en 2002 ou les tensions récurrentes autour de l’îlot Badis, ravive au Maroc un sentiment patriotique que Madrid interprète trop souvent comme une provocation, alors qu’il s’agit de la réaction naturelle d’un État qui voit sa souveraineté territoriale traitée avec un double standard entretenu depuis un siècle et demi.
Le Maroc, de son côté, choisit la patience stratégique et l’accumulation d’atouts diplomatiques et économiques plutôt que l’épreuve de force, dans la même temporalité qui a permis, sur le dossier du Sahara, une bascule progressive des soutiens internationaux, tournant que le Real Instituto Elcano analyse comme l’aboutissement d’un demi-siècle de réalisme espagnol plutôt que comme une rupture de principe.
Le poids du traumatisme espagnol et le grand écart des alliances
Comprendre la rigidité espagnole sur les présides suppose de revenir sur la Marche verte de novembre 1975. Trois cent cinquante mille Marocains, Coran et drapeau à la main, avaient alors convergé vers le Sahara à l’appel de feu le roi Hassan II, contraignant l’Espagne à négocier dans l’urgence les accords de Madrid du 14 novembre 1975. La gauche espagnole y lit un abandon, celui présumé des « sahraouis » livrés « sans consultation référendaire » ; la droite y voit une humiliation nationale. Ce double traumatisme, entretenu par cinquante ans de commémorations croisées, continue d’irriguer le discours politique espagnol bien au-delà du strict dossier saharien, jusque dans la gestion des présides du Nord.
Ce traumatisme vécu collectivement masque cependant des fractures internes bien réelles, entre une droite nationaliste attachée à la mémoire militaire et une gauche moralisatrice plus encline, sur d’autres dossiers régionaux, à des postures anticoloniales qu’elle refuse pourtant de s’appliquer à elle-même. La Catalogne et le Pays basque, traversés par leurs propres revendications d’autodétermination, observent avec une distance critique la rhétorique centraliste que Madrid déploie face à Rabat.
Le dernier front de ce grand écart se joue sur la scène internationale. Le Maroc a consolidé, depuis 2020, un axe stratégique avec les États-Unis et Israël. L’Espagne a pris le chemin inverse, devenant l’un des premiers grands pays européens à reconnaître officiellement l’État palestinien en mai 2024, une décision qui a provoqué une rupture diplomatique durable avec Tel-Aviv. Cette divergence d’alignement s’apparente à une tentative espagnole de reprendre pied sur une scène régionale où le rapprochement militaro-technologique entre Rabat et Tel-Aviv redessine des équilibres que Madrid ne maîtrise plus.
Sortir de l’anachronisme
L’Espagne reste prise dans la contradiction entre son discours anticolonial à l’égard de Londres et son immobilisme colonial à l’égard de Rabat. La légitimité des revendications marocaines sur Sebta, Melilia et les îlots adjacents repose sur une lecture cohérente du droit à l’intégrité territoriale que l’Espagne elle-même invoque pour Gibraltar. Persister dans le déni revient à entretenir une anomalie d’un autre âge.
L’intérêt bien compris de l’Espagne serait pourtant d’anticiper ce dossier plutôt que de le subir, d’autant que le rapport de force économique entre les deux royaumes se recompose sous nos yeux. Le Maroc affiche aujourd’hui l’une des trajectoires de croissance les plus dynamiques de son histoire récente. Le Fonds monétaire international situe cette croissance au-delà de cinq pour cent pour 2026, et certains analystes du secteur financier marocain évoquent un point de croissance potentielle supplémentaire d’ici la fin de la décennie. Cette prospérité n’a plus vocation à dépendre de la seule bienveillance européenne, et invite l’Espagne à reconsidérer les termes d’une relation encore marquée par des réflexes de supériorité de moins en moins fondés dans les faits. Le Mondial 2030 offre à cet égard un laboratoire grandeur nature : porté à parts égales par les trois pays, où stades, aéroports et lignes à grande vitesse se construisent de concert, il préfigure ce que pourrait être une relation d’égal à égal entre Rabat et Madrid, débarrassée de son résidu colonial. Le détroit de Gibraltar n’a pas vocation à demeurer une ligne de fracture mémorielle. Il peut redevenir ce qu’il fut pendant des siècles : un espace de passage, de brassage et de prospérité partagée, à condition que Madrid mesure enfin sa propre histoire à l’aune des principes qu’elle défend ailleurs, et considère le Maroc de 2030 comme le partenaire avec lequel elle coorganisera un avenir commun, prospère et solidaire, au-delà du seul Mondial de football.