Alors qu’une femme pourrait, pour la première fois, diriger le gouvernement marocain, une question insidieuse s’invite dans le débat : comment pourrait-elle prier aux côtés du Roi ? Derrière l’apparente innocence de l’interrogation se cache une confusion des genres qu’il faut dissiper.
Les élections législatives du 23 septembre 2026 ont placé le Parti Authenticité et Modernité en tête des résultats provisoires, avec 97 sièges selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Ce résultat rend désormais plausible une hypothèse jusqu’ici théorique : la nomination d’une femme à la tête du gouvernement du Royaume.
On aurait pu s’attendre à ce que le débat porte sur les alliances, le programme, la capacité à constituer une majorité solide. Il a pris un autre chemin. Sur les réseaux sociaux comme dans certains salons, une question circule : comment une femme pourrait-elle être Cheffe du gouvernement si elle ne peut prier aux côtés du Roi ?
Certains la posent sans arrière-pensée, par simple curiosité pour l’étiquette. Mais elle mérite qu’on s’y arrête, car elle mêle trois registres que tout sépare : le religieux, le protocolaire et le constitutionnel. Et de cette confusion naît un raisonnement qui ne résiste pas à l’examen.
Ce que dit la Constitution, et ce qu’elle ne dit pas
En matière d’éligibilité à une fonction constitutionnelle, il n’existe qu’une boussole : le texte. Ni l’usage, ni l’impression, ni l’interprétation de circonstance.
Or l’article 47 est limpide. Le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats. Rien de plus. Aucune condition de sexe, ni là ni ailleurs.
Précisons, par souci d’honnêteté, que le choix de la personnalité au sein de ce parti relève de la seule prérogative royale : le Souverain n’est pas tenu de désigner le chef de la formation victorieuse. Cette prérogative mérite d’être respectée. Mais elle ne comporte, elle non plus, aucune restriction liée au sexe. Ce que le constituant n’a pas écrit, nul n’est fondé à l’y ajouter.
Un argument de bon sens s’y ajoute. Les Marocaines occupent depuis longtemps des portefeuilles ministériels. Elles exercent des compétences exécutives pleines et entières, siègent au Conseil de gouvernement, assument la responsabilité politique de secteurs entiers de l’action publique. L’article 87 dispose que le gouvernement se compose du Chef du gouvernement et des ministres. Certes, le premier n’est pas un ministre comme les autres : l’article 89 et les suivants lui confient la direction de l’action gouvernementale, la coordination, le pouvoir réglementaire. Mais ces attributions sont politiques et administratives. Aucune n’est religieuse.
Il faudrait donc admettre qu’une femme, pleinement apte à être ministre, deviendrait soudain inapte au seuil de la primature, en vertu d’une règle que personne ne parvient à citer. L’aptitude qui lui ouvre le gouvernement ne peut se muer en obstacle au moment d’en prendre la tête, sauf disposition expresse. Il n’en existe aucune.
Le religieux a sa place, et ce n’est pas la primature
L’article 41 a tracé une frontière nette. Les attributions religieuses reviennent au Roi, en sa qualité d’Amir Al Mouminine, Commandeur des croyants, qui préside le Conseil supérieur des Oulémas. Le Chef du gouvernement, homme ou femme, n’exerce aucune de ces attributions. La primature n’est pas une fonction religieuse, et les qualités qu’elle exige ne sont pas d’ordre théologique.
C’est même là l’une des forces du modèle marocain : un champ religieux placé sous l’autorité de la Commanderie des croyants, un champ politique où les partis s’affrontent sur des programmes. Convoquer la religion pour trancher une question politique, c’est affaiblir cette architecture, non la protéger.
Du reste, l’expérience marocaine a déjà répondu. Des savantes ont donné des causeries hassaniennes devant le Commandeur des croyants. Des femmes siègent dans les conseils des oulémas. Les mourchidates encadrent la vie religieuse dans les mosquées du Royaume. Si les femmes ont trouvé leur place au cœur même du champ religieux officiel, par quel paradoxe la participation à une cérémonie deviendrait-elle un obstacle à l’exercice d’une fonction purement politique ?
Le protocole s’organise, l’éligibilité se définit
Il faut ici distinguer deux questions que l’on s’obstine à confondre. L’éligibilité demande : cette personne remplit-elle les conditions fixées par la Constitution et la loi ? Le protocole demande : comment ordonner une cérémonie officielle ? Qui se place où, qui précède qui, comment les responsables prennent part à une célébration à caractère religieux.
Si une difficulté protocolaire se pose, elle est légitime et doit être traitée avec soin. Les institutions compétentes sauront trouver l’agencement qui concilie la solennité de l’occasion et le rang de la Cheffe du gouvernement. Mais passer de « il y a là une question d’organisation » à « une femme est donc constitutionnellement inapte » tient du saut logique. Ce qui appelle un arrangement n’appelle pas une révision constitutionnelle. Et l’usage, quel qu’il soit, ne saurait primer le texte.
Le poids d’une question que l’on ne pose qu’aux femmes
L’article 19 n’est pas une clause de style. Il consacre l’égale jouissance, par l’homme et la femme, des droits civils et politiques, engage l’État à œuvrer à la parité et institue une autorité chargée de lutter contre toutes les formes de discrimination. L’égalité politique ne peut signifier que l’on ouvre aux femmes la porte du scrutin pour mieux leur opposer, au seuil du pouvoir, des conditions introuvables dans le texte.
Le test est simple. Cette question aurait-elle été posée à un homme ? Aurait-on disserté sur la manière dont il accomplirait ses dévotions ? Si la réponse est non, et chacun sait qu’elle l’est, nous sommes face à deux poids, deux mesures. Rien n’est interdit ouvertement, mais le message est clair : pour les femmes, le plafond est plus bas. C’est précisément ce que les sciences sociales appellent la violence symbolique, fût-elle formulée sur le ton de la question.
Il y a enfin une exigence de cohérence. Depuis 2011, une large part du débat public marocain s’est construite autour d’un principe : ne pas instrumentaliser la religion dans la compétition partisane. Il a servi à contenir les courants qui voulaient faire de la référence religieuse un capital électoral. On ne peut le brandir contre un adversaire et l’oublier quand il s’agit d’une femme. Un principe qui varie selon la personne visée n’est plus un principe, c’est un instrument.
Ni privilège, ni procès d’intention
Ce débat ne concerne ni un parti ni une personnalité. On peut contester le PAM, sa direction, son programme. On peut critiquer sans ménagement le futur gouvernement, quel qu’il soit. C’est l’essence même de la démocratie. Mais combattre une responsable politique pour ses idées est une chose. L’écarter en lui opposant un empêchement lié à son sexe, que la Constitution ne prévoit nulle part, en est une autre. Le premier relève du débat démocratique ; le second, de la discrimination.
Défendre l’éligibilité des femmes ne revient pas à réclamer pour elles un traitement de faveur. Il s’agit au contraire de les juger selon les mêmes critères que les hommes, ni plus, ni moins. Ce que l’on attend de tout Chef du gouvernement, on doit l’attendre d’une Cheffe du gouvernement : une vision pour l’économie et l’emploi, des réponses sur l’école et la santé, des positions claires sur les grands dossiers extérieurs, la capacité de rassembler une majorité et de la tenir. Voilà les seules questions légitimes. Celle de sa place lors d’une prière n’en fait pas partie.
Chaque question a son arbitre
Une fois les résultats définitifs proclamés, le Roi nommera le Chef du gouvernement, comme le prévoit la Constitution. Mais l’enjeu dépasse le nom de la personne qui sera désignée. Ce débat met à l’épreuve notre capacité à ne pas tout confondre : la religion, la politique, le protocole et le droit constitutionnel obéissent chacun à leurs propres règles.
Reprenons donc la Constitution. Elle confie au Roi, Commandeur des croyants, les attributions religieuses (article 41). Elle fixe les conditions de nomination du Chef du gouvernement (article 47). Elle définit la composition du gouvernement et ses missions (articles 87 et 89). Elle garantit l’égalité entre les hommes et les femmes (article 19). Nulle part elle n’interdit à une femme de diriger le gouvernement au motif qu’elle ne pourrait prier aux côtés du Roi. Sur le plan constitutionnel, la question est close.
Aux services du protocole, donc, d’organiser les cérémonies. Aux institutions religieuses, de dire ce qui relève de la religion. Au débat politique, de trancher les questions politiques. Quant à l’éligibilité, elle n’a qu’une source : la Constitution. Et devant elle, une femme n’est pas une exception qu’il faudrait justifier. Elle est une citoyenne de plein droit.