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Pegasus, le Maroc sous les projecteurs et les angles morts français

Le dossier Pegasus revient dans le débat médiatique français avec une mécanique désormais familière. Un nouveau rapport d’Amnesty International, des accusations visant les services marocains et une couverture qui laisse peu de place à la contradiction. Pendant ce temps, les ramifications françaises de l’industrie mondiale de la surveillance peinent à susciter une attention comparable. Ce décalage interroge la constance des exigences journalistiques dès lors que les responsabilités présumées changent de pays.

En relayant les conclusions de la section belge d’Amnesty International, des médias comme France 24 donnent une nouvelle résonance aux accusations portées contre Rabat. Les démentis marocains, les interrogations sur l’attribution des opérations et les limites des éléments présentés devraient pourtant occuper une place centrale dans leur traitement. Leur examen semble s’effacer devant la force du récit accusatoire.

Une partie de cette construction repose sur les déclarations d’un homme désigné sous le pseudonyme de Safir, présenté comme un ancien membre des renseignements marocains. Son témoignage est placé au cœur du dossier et reçoit une portée considérable. La nature exacte de ses fonctions, son accès aux informations évoquées et sa capacité à connaître les décisions qu’il décrit mériteraient cependant une analyse aussi approfondie que celle consacrée à ses accusations.

La valeur d’une source se mesure à ce qu’elle peut démontrer, aux éléments qui corroborent ses propos et à la possibilité de les confronter à d’autres informations. Dans une affaire aussi sensible, ériger un témoignage en clé de lecture générale exige davantage qu’une présentation convaincante.

Les autorités marocaines ont constamment nié détenir ou utiliser Pegasus. Ce démenti ne dispense personne d’enquêter. Il impose aux rédactions de restituer la contradiction et de préciser ce que les éléments disponibles permettent réellement d’établir. Le passage d’une accusation à une certitude demande une démonstration dont aucune mise en scène médiatique ne peut tenir lieu.

Un rapport d’organisation internationale, quelle que soit la gravité de ses conclusions, ne constitue pas une décision judiciaire. La présence d’un numéro dans un registre de ciblage ne suffit pas, à elle seule, à établir l’infection d’un téléphone. L’identification de traces d’un logiciel espion et l’attribution d’une opération à un commanditaire relèvent également de démonstrations distinctes. Ces différences doivent être expliquées au public avec précision.

La demande de rendre vérifiables les preuves sous-jacentes et la chaîne d’attribution devrait donc trouver sa place dans le débat. Elle engage la solidité du dossier, la qualification des faits et la responsabilité de ceux qui les présentent au public. Une accusation grave appelle une méthode à la hauteur de ses conséquences.

Cette rigueur devrait s’appliquer avec la même intensité aux acteurs français et européens de la cybersurveillance. Les « Predator Files », publiés en 2023, ont exposé les activités d’un secteur dont les ramifications traversent les frontières et mettent en cause des entreprises implantées au cœur de l’Europe.

L’enquête menée par le consortium European Investigative Collaborations, avec notamment Mediapart, a éclairé le rôle de Nexa Technologies, issue de l’histoire d’Amesys, ainsi que ses liens avec l’alliance Intellexa et l’homme d’affaires israélien Tal Dilian. Elle a décrit les circuits de commercialisation de technologies de surveillance auprès de plusieurs États, avec des ramifications allant de la Libye à l’Égypte et au Vietnam.

Ces révélations posent des questions lourdes sur les exportations, les autorisations et les contrôles exercés par les pouvoirs publics. Elles ont également conduit les investigations vers les cercles du pouvoir français, notamment autour du rôle du ministère de l’Économie, alors dirigé par Bruno Le Maire. Les responsabilités des entreprises et celles des autorités chargées d’encadrer leurs activités méritent une attention soutenue.

Or, dans une partie des grands médias français, ce dossier paraît bénéficier d’une visibilité moins persistante que les accusations visant le Maroc. Le contraste nourrit le sentiment d’une indignation sélective, prompte à mettre Rabat en cause et beaucoup moins insistante lorsque l’enquête se rapproche des intérêts industriels et institutionnels de l’Hexagone.

La révélation des activités d’entreprises européennes par des journalistes européens montre que l’investigation existe. La question porte sur l’écho donné à leurs travaux, sur leur suivi et sur la place qu’ils occupent durablement dans l’espace médiatique. Une enquête majeure perd une partie de sa portée lorsque ses prolongements disparaissent rapidement de l’agenda.

Le Maroc est fondé à demander que les accusations dirigées contre lui soient soumises à un examen contradictoire et à des exigences de preuve explicites. Cette demande rejoint une autre nécessité, celle d’interroger avec la même détermination les pays qui produisent, commercialisent ou autorisent l’exportation de ces technologies.

À force de concentrer le soupçon sur Rabat tout en laissant les responsabilités européennes à l’arrière-plan, certaines couvertures entretiennent une lecture déséquilibrée de la surveillance mondiale. Le journalisme y perd sa capacité à éclairer l’ensemble du système. Sa crédibilité dépend pourtant de l’application d’une même méthode à tous les acteurs, quelle que soit leur proximité avec les centres de pouvoir.