« Dames de fraises, doigts de fée », l’enquête qui met en lumière le travail des saisonnières marocaines en Espagne

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Farmers pick strawberries, to be exported, in a field in the town of Moulay Bousselham in Kenitra province March 15, 2014. The local strawberry growers use the multi-layers planting method to gain two times more strawberries than usual. REUTERS/Youssef Boudlal (MOROCCO - Tags: AGRICULTURE BUSINESS)

Chaque année, elles sont des milliers de Marocaines à partir faire la cueillette des fraises en Espagne dans le cadre d’une convention avec le Maroc. Des femmes qui sont au coeur de la récente enquête de Chadia Arab, géographe et chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique, intitulée « Dames de fraises, doigts de fée ».

Dans les années 2000, le Maroc signe avec l’Espagne une convention afin de mettre en place une migration circulaire « pensée pour répondre aux besoins de main d’oeuvre et réguler les flux de migrations entre le Maroc et l’Union européenne ». Un accord symbolisé par ces femmes, souvent veuves ou divorcées, qui quittent le Maroc pour s’installer quelques mois en Espagne pour cueillir les fraises.

Un travail pénible et fatigant, ces femmes travaillant jusqu’à 8 heures par jour (« avec 2 ou 3 heures supplémentaires par jour », selon la chercheuse) dans la chaleur étouffante des serres espagnoles. Avec l’auteure, nous sommes revenus sur le quotidien de ces femmes, ce qui les menées jusqu’en Espagne et comment ce parcours a changé, ou non, leur vie.

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Femmes faisant la queue dans l’espoir d’obtenir un contrat qui leur permettra de travailler dans la cueillette de fraises en Espagne, Janvier 2007

HuffPost Maroc: Pourquoi avoir choisi d’écrire sur ces ouvrières agricoles en Espagne?

Chadia Arab: J’ai fait ce choix après mon sujet de thèse. J’ai travaillé d’abord sur les hommes de Beni Mellal qui partaient pour l’Espagne, l’Italie et la France. Et quand je suis allée en Espagne pour faire mes enquêtes de terrain, j’ai découvert cette migration de travailleuses. Après ma thèse, j’ai orienté mes travaux sur le genre et l’immigration et j’ai rencontré Saïda dans la province d’Azilal qui faisait déjà cette migration circulaire depuis un an. Je l’ai retrouvée l’année d’après, en 2009, dans les champs de fraises, où elle m’a présentée à des amies à elle. J’ai vécu pendant une dizaine de jours avec ces « dames de fraises », ce qui m’a aussi permis de participer moi-même à la cueillette. Pas au même rythme qu’elles, mais pour voir comment ça se passe, et j’ai pu conduire des entretiens.

Quel est le profil de ces femmes qui partent vers l’Espagne?

Elles ont un profil qui est assez similaire. Il y a déjà les conditions dans lesquelles elles sont choisies: on veut des femmes, avec des enfants, donc des attaches familiales, pour être sûr qu’elles retournent chez elles après. C’est la première similarité. On veut des femmes veuves ou divorcées, ou des femmes mariées qui ont le consentement de leur mari. Quasiment la moitié sont des veuves et divorcées, et la seconde moitié sont des femmes mariées.

Elles ont majoritairement entre 30 et 40 ans, car il faut qu’elles puissent utiliser leur force de travail. Il y a une autre condition qui n’est pas clairement dite, et que j’analyse dans mon livre, c’est qu’elles sont souvent pauvres, précaires, issues d’un milieu rural et souvent analphabètes. Elles ont aussi parfois travaillé dans le milieu rural, ou dans des industries du textile par exemple. On a aussi beaucoup de femmes qui n’ont jamais travaillé.

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Pourquoi choisir surtout des femmes précaires, rurales et analphabètes?

Ce n’est pas dit clairement dans les conditions des conventions entre le Maroc et l’Espagne que l’on veut ce profil, mais bien entendu, derrière cela, il y a la volonté d’avoir une main d’oeuvre plus malléable, pouvoir contrôler ces migrantes sur place. Cela se faisait déjà dans les années 60 quand on allait chercher de la force de travail pour les mines du Nord-Pas-de-Calais en France, majoritairement dans la région du Souss. Ils étaient berbérophones, analphabètes, pour pouvoir maîtriser la main d’oeuvre sur place. Ce n’est pas quelque chose de clairement écrit mais les jeunes femmes que j’ai interrogées m’ont dit que parfois les recruteurs espagnols ou de l’ANAPEC regardent leurs mains pour voir si ce sont des travailleuses.

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Pourquoi qualifiez-vous dans votre enquête ces femmes de « grandes oubliées »?

Ce sont des migrantes oubliées, puisqu’à partir de 2012, quand la crise touche l’Espagne, le système migratoire se grippe et fonctionne beaucoup moins bien. À partir de 2012, on amène seulement 2.500 femmes par an, cela reprend à partir de 2017 où on a contingent de 4.500 femmes, et aujourd’hui on annonce jusqu’à 11.000 femmes. La crise étant passée, on revient à des contingents de plus en plus importants mais il ne faut pas oublier qu’en 2009, 17.000 femmes sont parties en Espagne, ce qui reste le groupe le plus important des saisonnières. Pendant plusieurs années, et sans explications, on a mis de côté 14.000 femmes à qui on a fait croire que si elles travaillaient bien, elles seraient garanties de revenir l’année suivante, ce qui n’était pas le cas.

Donc oui, ces femmes ont été lésées parce qu’il n’y a pas eu d’information ni d’explications. Beaucoup de femmes se sont senties utilisées. Ces femmes, elles n’avaient jamais pensé à partir, on est allé les choisir parce qu’elles n’avaient pas de stratégie au cas où elles voulaient rester en Espagne. En 2012 et 2013, certaines d’entre elles finissent par rester en Espagne car elles se sentent trahies. Elles sont lésées aussi parce qu’elles n’ont pas ce droit à la mobilité qu’on leur a promis, elles n’ont pas de droits sociaux ou à la retraite. Elles travaillent dans des conditions difficiles, c’est un travail pénible, elles sont entourées de pesticides. D’ici quelques années, on verra peut être des maladies apparaître.

Elles sont aussi oubliées parce que ce système devait être gagnant-gagnant pour l’Espagne et le Maroc. Pour l’Espagne, on voit bien que ça marche parce qu’il y a le besoin d’une main d’oeuvre, mais le retour sur investissement que l’on attendait au Maroc, c’est-à-dire que ces femmes développent leurs propres activités, n’a pas été non plus mis en place. Il y a aussi peut-être un travail à faire pour les accompagner afin qu’elles réinvestissent au Maroc les compétences qu’elles ont acquises en Espagne.

Mais si je dresse un tableau pas forcément glorieux de cette migration, malgré tout, il y a un côté bénéfique. Ces femmes s’enrichissent, gagnent confiance en elles. Il y a des formes d’émancipation notamment par rapport à la tutelle masculine qu’elles pouvaient avoir dans leur entourage. Certaines par exemple ont pu divorcer, car choisir de rester ou non avec son mari est, pour moi, une forme d’émancipation. J’ai essayé d’identifier un certain nombre de failles, qui existent, mais il faut faire un travail pour l’améliorer par la suite.

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Quels ont les alternatives pour celles qui n’ont pas pu repartir en Espagne?

Les femmes mariées reviennent et reprennent leur statut de femmes mariées, elles ne travaillent pas sauf si le mari est malade. Pour les femmes veuves et divorcées, elles sont dans l’obligation de travailler, certaines ont trouvé du travail dans l’agriculture mais dans des conditions encore plus défavorables qu’en Espagne, elles travaillent pour 50 dirhams par jour là ou elles gagnaient 35 euros en Europe. D’autres ont pu se déplacer, car cette migration internationale leur a permis aussi de faire de la migration sur le territoire. Elles s’émancipent beaucoup plus.

Que deviennent ces femmes qui choisissent la migration illégale et restent en Espagne?

C’est une minorité par rapport aux femmes qui partent mais le chiffre augmente. Là où la migration circulaire devait lutter contre cette migration clandestine, elle est devenue force de fabrique de cette migration. À partir de 2012-2013, des femmes comprennent qu’elles ne vont pas revenir l’année suivante. Leur quotidien devient alors très difficile car quand on est une femme sans-papiers en Europe, on cumule les oppressions. Certaines se retrouvent dans l’obligation de travailler pour d’autres hommes, se font arnaquer par la vente de faux contrats, encore souvent par des hommes, marocains ou espagnols. Elles travaillent au noir, il y a des complications réelles, mais après coup, au bout de quatre ans, elles arrivent à régulariser leur situation et sont finalement contentes d’être restées.

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