Opinions
Taleb Mustapha lundi 15 janvier 2018 - 16:01

Pluie de sueur ou l’engagement esthétique !

De tous les films marocains que j’ai vus durant l’année 2017, celui de Hakim Belabbass,  Sueur de pluie, est le plus puissant, le plus profond, le plus touchant, et le plus crédible.

Dur comme cette terre aride de laquelle le héros (un paysan) cherche à soustraire l’eau, en sortant ses tripes, le film de « Hakim » nous arrache à notre torpeur intellectuelle et sentimentale, à notre insouciance et indifférence envers les souffrances des autres, il nous humanise au moment où notre époque nous déshumanise.

C’est un film époustouflant d’abord par sa narration bien ficelée autour d’une histoire, on ne peut plus simple, un paysan en manque d’eau, mais grande dans sa portée philosophique, puis  par l’excellent  jeu des acteurs absorbés par les personnages qu’ils incarnent à merveille, dans leurs moindres détails. On parle ici d’Amine Ennaji,  Fatima-Ezzahra Bennaceur, Hamid Najah, Moulay El-Hassan Zahraoui et du jeune Ayoub Khalfaoui qui grâce au jeu pour ne pas dire l’art, a pu surpasser son handicap, sa trisomie 21.

Pluie de sueur raconte l’histoire d’un fellah, Mbarek, qui vit avec sa femme Ayda, son vieux père malade et son fils adolescent Ayoub qu’il n’aime pas trop. Mbarek, qui creuse inlassablement un puits pour faire face à la sécheresse qui s’abat sur son bled, est menacé  de perdre sa terre étant incapable de rembourser ses crédits. Désespéré, il accepte l’offre d’un ami de vendre son rein clandestinement. C’est de cette façon qu’il arrive à rembourser ses dettes.

Pendant son absence, sa femme Ayda, qui incarne la bravoure des femmes bédouines, prend en charge toutes les tâches domestiques qui vont malheureusement l’éreinter de telle sorte qu’elle fait  fausse couche.

A son retour, Mbarek, affaibli par l’opération, reprend le forage du puits dans l’espoir de trouver de l’eau. Malheureusement, il meurt enseveli après l’effondrement d’une partie du puits, sous le regard incrédule de sa femme.

 Son fils, qui parle tout le temps aux plantes et aux animaux, et qui implore la miséricorde de Dieu, remplace alors son père.

Le manque d’eau et l’attachement à la terre (tel qu’il est représenté dans notre imaginaire collectif) sont donc les moteurs de ce  film qui est d’un naturalisme inouï. Il se trouve aussi que le thème de la perte domine la trame diégétique du film: la perte d’eau, perte du rein, perte du fœtus, et la perte de la clémence.

De là, le film admet plusieurs registres qui s’entremêlent: le tragique embrassant l’ironique, le pathétique côtoyant  l’absurde et  l’irrationnel épousant le spirituel.

Par ailleurs, le film a une forte charge culturelle et symbolique, en ce sens que la ville de Boujaad, au-delà de son aspect sociologique et anthropoplogique,  est dépeinte comme un espace  mythique, enfoui  dans  une mémoire non déterminée, un espace plein de mystères mais aussi de misères.

A ce niveau, le film met en exergue la psychologie de l’espace qui renvoie à l’interaction entre les personnages et leur environnement physique (ou l’espace) dans lequel ils évoluent. En effet, la vie de Mbarek et celle de sa famille sont conditionnées par l’espace représentée par la terre frappée par la sécheresse.

Le film s’offre également au spectateur comme une anthologie de scènes/séquences très symboliques, à commencer par les séquences de forage du puits qui signifient que Mbarek creuse en fait sa tombe; jusqu’à la scène de la dissection de la poule par Ayda analogue à celle de l’ablation du rein, en passant par les rares scènes qui font allusion à la sexualité refoulée chez Mbarek et sa femme, dans un contexte régi par la sécheresse ou le manque d’eau qui symbolise aussi le manque d’amour ou de tendresse. L’aridité de la terre reflète, en réalité, l’aridité de l’âme de Mbarek qui souffre et qui ne pense qu’à sauver son champ.

S’ajoute à cela la symbolique des noms propres des personnages (l’onomastique). Ainsi, le nom de  Mbarek signifie en arabe le béni mais, paradoxalement, il est en manque de bénédiction (la pluie),  quant à sa femme Aida, son nom signifie en arabe celle qui ornera ou celle qui visite un malade et apaise sa souffrance. C’est d’ailleurs le rôle que joue Aida auprès de son époux. Elle le soutient jusqu’à sa mort.

Pour ce qui est de leur fils Ayoub, il est clair qu’il rappelle la patience légendaire du prophète Ayoub. D’ailleurs, c’est après la mort de son père qu’il va pleuvoir, c’est-à-dire quand il prend la relève. Inutile de rappeler la signification en arabe du nom de Rahma (la mère de Mbarek), dans le film: clémence. La mort/l’absence de la mère symbolise l’absence de la clémence et la douceur de la vie tant désirée par Mbarek.

En vérité,  le film de Belabbas, Sueur de pluie, nous a fait suer depuis le début jusqu’à la fin, en nous mettant dans une situation d’attente, l’attente de la délivrance qu’est la quête de Mbarek. La délivrance de toutes ses souffrances physique et psychologique.

La délivrance devient ainsi un autre personnage du film qu’on ne voit pas mais qu’on sent flâner au-dessus de l’espace et des êtres humains.

Enfin, au-delà de sa  dimension humaine, ce chef-d’œuvre nous a fait également « suer » par sa dimension esthétique: esthétique de l’image, du verbe, du corps et du jeu qui reflète une grande maîtrise de la direction d’acteur. Il y a chez Hakim Belabbas une sorte de : on ne badine pas avec le cinéma. C’est ce qu’on peut appeler l’engagement esthétique.