REDOUAN SAIDI, PEINTRE DU VOILEMENT DU VISIBLE

20 septembre 2021 - 09:51

 “Malheureux peut être l’homme, mais heureux l’artiste que le désir déchire”. 

(Claude Pichois, Baudelaire, Œuvres Complètes, Bibliothèque de La Pléiade, p. 340, 1983).

Quels artistes peut-on évoquer en regardant, non sans admiration, les œuvres plastiques de SaidiRedouan ? Les classiques, de même que les romantiques ne sont pas son genre, si on se réfère à la tradition européenne, notamment française. C’est à coup sûr vers les modernistes, en commençant par les réformateurs ou les révolutionnaires qu’il faut se tourner, et qui, depuis l’impressionnisme, ont fait vibrer le motif pour le déstabiliser, le fragmenter ou même le détruire.

En voulant lui trouver quelque affinité avec les rebelles et les francstireurs du début du 20ème siècle en France, notre esprit oscille entre ceux qui refusent le figuratif et le réalisme et ceux qui empruntent, sinon la voie de l’abstraction pure, du moins celle de la représentation vague et incertaine de l’objet. Notre jeune peintre dont nous ne connaissons pas de maîtres envoûtants, se lance fougueusement vers un art qui voile et dévoile, construit et déconstruit les formes qu’il propose pour les descendre hâtivement en flammes. Tout se passe comme si le réel, dans sa crudité, le dérange, le gêne, mais ce réel combattu finit par s’imposer et revient sous une forme timide, fluctuante, telle une mariée voilée par ses parures chimériques.

S’il peint la fantasia, thème récurrent avec raison chez nos peintres, il la réduit à une silhouette vibrante et l’on ne voit, en se frottant les yeux, que des cavaliers et des coursiers aux contours vagues, qui se liquéfient et fondent sous l’effet d’une palette fiévreuse dans un espace poudreux et fumeux. La forme se trouvant à gauche des cavaliers et des coursiers semble un spectateur fasciné par la prestation, et qui représente, comme une effigie, l’amour et l’admiration que tous les marocains vouent à l’art équestre dont les origines remontent à la nuit des temps.

APOTHEOS DE FEU, 2020 HUILE SUR TOILE 40 x 40 Cm 
APOTHEOS DE FEU, 2020 HUILE SUR TOILE 40 x 40 Cm 

Et que dire de l’aigle qui déploie ses ailes dont l’envergure atteint les extrémités de la toile ? Il plane, haut dans le ciel gris, la tête virée vers le sol pour trouver une proie appétissante. Quelle interprétation peut-on donner à ce prédateur famélique si ce n’est celle de l’artiste lui-même qui va à la quête d’une idée exploitable pour la transposer dans son art et la dépasser en vue de réaliser une œuvre absolue, un idéal esthétique qui se trouve dans un ailleurs brumeux, fuyant et insaisissable ?

QUAND LES AIGLES BESSENT LA TETE, 2020  HUILE SUR TOILE 70 x 100 Cm 
QUAND LES AIGLES BESSENT LA TETE, 2020  HUILE SUR TOILE 70 x 100 Cm 

Etant marqué jusqu’à la moelle par la culture du nord du Maroc qui dialogue, voisinage oblige, avec la culture hispanique qui vénère la tauromachie, Saidi, très imprégné par l’héritage tétouanais, n’a pas omis de peindre, dans ses premiers essais, une toile qui représente une scène où se meut, en gros plan, un taureau encadré par deux autres qu’il réduit, à cause de leur éloignement, à des taches sombres.

PUISSANCE EN LIQUIDITÉ, 2020  HUILE SUR TOILE  100 x 160 Cm 
PUISSANCE EN LIQUIDITÉ, 2020  HUILE SUR TOILE  100 x 160 Cm 

L’universitaire qu’il est, en peignant, répond certes à des impulsions profondes qui proviennent de son immense culture qu’il cherche à mettre à notre profit, mais surtout de son besoin pressent, irrépressible, d’extérioriser un monde d’images en ébullition dans le tréfonds de son être et qui jaillissent sous une forme vague et imprécise tel un rêve dont il ne retient que des bribes désarticulées, des séquences quasi inénarrables, des pans du réel agité par le vent. D’où le diffus, l’instabilité et la vibration qui caractérisent l’ensemble de ses toiles mises à notre disposition.

Hanté par le désir de lui trouver des émules, nous ne pouvons qu’aller vers les impressionnistes en particulier les toiles d’Edouard Monet qui s’inscrivent dans la mouvance de Impression, soleillevant1. Cela, par ce que Saidi peint ses impressions, son ressenti, avant de poser son regard pénétrant sur le sujet. Sous sa palette frémissante, il n’y a pas à proprement parler de sujet objectif, concret, aux contours vraiment nets. L’incertitude règne et tout transparaît comme derrière une robe de gaze.

Que veut dire alors cette manière de voir ? Cette symbolique ? Le résultat d’une angoisse existentielle, ou le fait de se sentir en porte à faux dans un monde sans garanties ? Si ce n’est pas cela, est-ce un simple jeu d’esprit ou une représentation ludique du visible ? Nous ne pouvons rien affirmer, et contentons-nous de dire, en mettant à part les motivations diverses de son art, que notre artiste vient nous réchauffer avec ses œuvres, nous sensibiliser à une autre manière de voir, et que le transposable sous forme de mots littéraires, poétiques, dramatiques ou plastiques, dès qu’il acquiert une certaine originalité, doit attirer notre attention. Acclamons son émergence, sa venue bienveillante ! Les œuvres de Saidi apparaissent à temps, elles vont dissiper la morosité qui plane sur le monde d’aujourd’hui, et rendons lui hommage de s’être livré au public.

Bref, il est difficile de freiner le flux de la parole lorsqu’on se met à décrire, le cœur battant, les œuvres aussi embarrassantes qu’attractives de notre ami, professeur d’université en langue anglaise, qui peint en catimini depuis longtemps et qui heureusement se dévoile enfin pour nous réjouir avec son art  qu’il situe délibérément dans la modernité et qui interpelle notre intelligence et notre imaginaire afin de lui trouver un sens qui demeure fugace, qui demande à être construit et qui brille comme un feu d’artifice, un mirage trompeur qui laisse dans le cœur et l’esprit un éblouissement, lequel éblouissement renaît constamment de ses cendres tel le sphinx de tous les temps.

Prof. Doc. Ali FERTAHI, LITERATURE FRANCAISE, PhD 

Professeur, chercheur universitaire, artiste peintre, et critique d’art 

A PROPOS DE L’AUTEUR

  1. ALI FERTAHI EST UN ENSEIGNANT DE L’UNIVERSITÉ MAROCAINE, FRANCOPHONE PAR EXCELLENCE AVEC UN FORT INTÉRÊT DE RECHERCHE SUR LA CULTURE BERBÈRE DE L’ATLAS MOYEN. IL A CONFÉRÉ EN FRANCE ET A PARTICIPÉ À NOMBREUSES CONFÉRENCES INTERNATIONALES ET A PUBLIÉ DE NOMBREUSES PUBLICATIONS SÉMINALES, ET EN PARTICULIER « LUMIERES DE L’ATLAS » EVEC LA PARTICIPATION DE JAQUES LEVRAT ET CLAUDE ET MICHEL BARBAUD.

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