Divers

Exclu: Interview avec Mickaël Naassila, Franco-Marocain, nommé Officier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur

Peu connu au Maroc, mais éminent chercheur scientifique international, Mickaël Abdeljabar Naassila, quinquagénaire, est désormais Officier de la Légion d’Honneur.

Cela fait plus de 30 ans que Mickaël Naassila s’est forgé une carrière éminente dans le domaine de la recherche scientifique en France et à l’étranger. Il peut, désormais, aujourd’hui arborer fièrement sa légion d’honneur avec un grade d’officier. À peine trois ans après avoir été élu président de la société européenne de recherche biomédicale sur l’alcoolisme et 11 ans à la tête de la société française d’alcoologie, la consécration et la reconnaissance sont là.

Al3omk: Alors, Monsieur Mickael Naassila, quel sentiment as-tu éprouvé quand tu as appris cette nouvelle? Que signifie cette nouvelle donne pour toi?
Un sentiment de grande fierté bien sûr et de reconnaissance pour ma famille et toutes les personnes, notamment de mon équipe de recherche, qui m’ont aidé toutes ces années à en arriver là où je suis aujourd’hui. En tant que binational, je suis d’autant plus fier de recevoir cette distinction dans le contexte national actuel. Je suis rempli de joie et très heureux et j’ai une pensée pour mes parents à qui je dois tout. Je suis très heureux de voir mon papa très heureux et fier, comme il l’a toujours été de la réussite de ses enfants et particulièrement aujourd’hui avec cette récompense, la plus haute, en France. Cette récompense j’ai envie de la dédier à mon papa, qui je pense même, sûrement, la mérite plus que moi ! ça signifie donc beaucoup à titre personnel et professionnel. Il ne faut jamais douter de ses capacités, d’où que l’on vienne et ne jamais oublier d’où on vient.

Al3omk: Pouvez vous nous tracer votre parcours en quelques mots? Votre enfance, votre entourage familial votre cursus?

Je suis né à Louviers et j’ai passé toute mon enfance et adolescence à Val de Reuil. J’ai d’excellents souvenirs de longues heures passées à jouer dehors sur la dalle avec mes cousin et cousines et tous les enfants du quartier avec une grande mixité sociale. J’ai aussi deux petites sœurs avec qui je me disputais souvent ! J’ai eu un parcours scolaire très linéaire et je pense avoir toujours eu beaucoup de la chance aux moments clés de ma carrière. Je suis passé par l’école Les Cerfs-volants, puis les collèges Alphonse Allais et Pierre Mendès France, j’ai eu la chance de croiser des professeurs extraordinaires notamment, en français et latin (J’adorais le latin !). Je pense que je me suis imprégné un peu de l’impertinence et l’humour d’Alphonse Allais et du combat contre l’alcoolisme de Pierre Mendès France, le premier à recommander de boire du lait plutôt que de l’alcool !
J’ai aussi des souvenirs extraordinaires de toutes les activités sportives à cette époque, du judo (que j’ai pratiqué une quinzaine d’années) à l’équitation et aux sports nautiques. Grâce à mon papa, j’ai dès le lycée intégré les sapeurs-pompiers de Val de Reuil en tant que volontaire. Ensuite j’ai suivi toutes mes études scientifiques à l’université de Rouen et suis tombé dans la marmite de la recherche sur l’alcool dès mon premier stage de licence. Je n’ai jamais quitté cette thématique de recherche. J’ai eu mon doctorat en 1998 et suis parti un an aux Etats-Unis pour un poste de chercheur post-doctoral que j’ai dû quitter prématurément pour cause de service militaire. Et tout s’est accéléré, j’ai été recruté maitre de conférences à l’université d’Amiens où j’ai créé avec deux autres enseignants-chercheurs la première équipe de recherche sur l’alcool en France. Devenu professeur des universités en 2007, j’ai vite pris la direction d’une unité de recherche labélisée par l’INSERM. Tout cela a été possible grâce à mon mentor de toujours, le Professeur Martine Daoust. Puis tout s’est encore accéléré en 2015 avec ma nomination à l’Académie nationale de pharmacie, mon élection à la Présidence de la Société Française d’Alcoologie (SFA) et plus récemment à la Présidence de Société Européenne pour la Recherche Biomédicale sur l’Alcoolisme (ESBRA). Cela ne s’arrêtant plus j’ai été élu encore plus récemment vice-président junior de la Société Internationale pour la Recherche Biomédicale sur l’Alcoolisme (ISBRA). Je suis donc passé d’un petit enfant avec toujours l’envie de réussir à l’école, et j’avais intérêt car mon papa veillait toujours au grain, à je le pense, en toute humilité, un des chercheurs les plus reconnus dans le champ de l’addiction à l’alcool.

 

Al3omk: Vous avez choisi un domaine de recherche très pointu et qui concerne la santé des centaines de million en Europe, voire plus dans le monde entier. Est-ce un hasard ou un engagement, un combat peut être?
En fait je suis tombé dans la marmite de la recherche sur l’alcool dès ma troisième année de fac et je ne l’ai pas quitté. Ce qui m’a décidé c’est d’avoir constaté à quel point les méfaits de la consommation d’alcool et la gravité de l’addiction à l’alcool étaient importants en France et que cette thématique de recherche était négligée et sous-estimée. J’avais été stupéfait de me retrouver quasi seul représentant de la recherche sur l’alcool en France dans les plus grands congrès mondiaux sur l’alcool. Et oui, effectivement, c’est un combat ! d’abord pour faire reconnaitre l’importance de cette priorité de recherche et aussi un combat politique et de lutte contre les lobbies de l’alcool. Donc c’est un hasard, on parle souvent de sérendipité en recherche, je suis tombé dedans lors d’un premier stage de laboratoire qui m’a beaucoup plu et qui s’est ensuite transformé en combat de toute une vie. Combat par exemple pour mettre en place un « mois sans alcool » en France ! C’est une lutte incroyable.

Al3omk: Vous intervenez souvent dans des colloques dans plusieurs pays sur les thématiques de l’addiction. Est-ce un moyen pour vous de vulgariser la nécessité de politiques publiques en la matière ou tout simplement pour soutenir la recherche dans ce domaine?
Oui la grande chance du chercheur et du président de société savante que je suis c’est de partager ses connaissances dans le monde entier et aussi d’interpeller les élus, les politiques et tous les décideurs sur l’importance de la recherche pour, in fine, améliorer la prévention et les soins des patients touchés par une maladie qui peut être très grave. Il faut se battre pour que les enjeux de santé publique pèsent plus lourds que les enjeux économiques. Oui, il s’agit aussi de vulgariser la science pour sensibiliser et informer le grand public (et aussi les professionnels de santé) et qu’il ait les connaissances suffisantes pour décider en toute conscience des risques pour sa santé lorsqu’on consomme de l’alcool et d’autres drogues.

Al3omk: Vous êtes intervenu au Maroc à plusieurs reprises et, me dit-on, vous avez même fait un don à une faculté récemment? Pouvez-vous nous en dire plus?

Je me suis même marié au Maroc ! A fès.
Oui je suis extrêmement heureux et fier d’être intervenu plusieurs années à des congrès au Maroc, notamment organisés par l’association marocaine d’addictologie. J’ai découvert la richesse des études scientifiques réalisées par les collègues au Maroc et j’ai été très heureux de voir à quel point s’était développé ces dernières années les services d’addictologie dans plusieurs villes du Maroc pour assurer une prise en charge de qualité des patients. C’est une grande fierté de voir à quel point le Maroc a pris conscience de cette problématique et est passé à l’action pour aider la population touchée par les addictions. Car les addictions, avec ou sans drogues, peuvent toucher n’importe qui, n’importe où. J’ai eu aussi la grande chance de rencontrer les collègues de la faculté des Sciences Ibn Tofaïl de Kénitra avec qui j’ai développé des liens très forts. Ils s’intéressent aux mêmes thématiques de recherche que mon unité de recherche et j’ai eu le plaisir de donner des conférences et participer à des jurys de thèse. Oui j’ai souhaité les aider en leur donnant du matériel de recherche pour qu’ils puissent développer de nouvelles techniques qui nous permettront sûrement de construire des projets de recherche ensemble. Mon université, l’Université de Picardie Jules Verne, vient de signer un nouvel accord avec le Centre National pour la Recherche Scientifique et Technique au Maroc pour former de nouveaux doctorants :
https://www.univ-littoral.fr/recherche-un-nouvel-accord-de-lalliance-a2u-avec-le-centre-national-pour-la-recherche-scientifique-et-technique-au-maroc-pour-former-de-nouveaux-doctorants/
Je compte beaucoup sur cet accord pour renforcer les liens franco-marocains tant sur le plan humain que de la recherche. J’espère recevoir des jeunes chercheurs marocains bientôt dans mon laboratoire et aussi pouvoir envoyer des chercheurs travailler au Maroc.

Al3omk: La diaspora marocaine est une des plus actives au Monde et recèle d’éminents chercheurs, scientifiques et hommes d’affaires? Pour vous, comment le Maroc doit agir pour drainer ces compétences? Quelle genres de partenariats peuvent être initiés?
Effectivement, partout où je vais dans le monde, je rencontre d’excellents chercheurs en sciences et en sciences médicales qui viennent du Maroc. Les études au Maroc sont de très grande qualité et les jeunes sortent de formation avec un niveau très élevé et je suis heureux de voir à quel point le Maroc a des jeunes talents qui excellent dans de très nombreux domaines. Ils ont des résultats remarquables, voire exceptionnels, aux concours les plus prestigieux en France, c’est un signe ! Je pense que comme en France, il faut investir dans la recherche et développer les collaborations tant sur l’enseignement que sur la recherche. Conjointement avec les efforts faits en termes de développement des centres de soins, je n’ai aucun doute que dans les prochaines années le Maroc deviendra un pays qui prendra de plus en plus de place dans la recherche internationale. J’ai été subjugué par le dynamisme et la transformation radicale par exemple de la ville de Rabat et sa région qui offrent tous les atouts qu’on peut attendre d’une grande ville internationale en termes d’éducation, de culture, et de sciences.
Bref, il faut comme je l’ai dit juste avant qu’on accélère les programmes d’échanges entre la France et le Maroc, qu’on se donne les moyens des deux côtés du détroit de Gibraltar de financer les déplacements des jeunes talents qui sont l’avenir de nos sociétés et qui rayonneront au niveau international, j’en suis convaincu !

Al3omk: Est-ce que vous avez des attentes de votre deuxième pays, ou premier, celui de votre papa? Qu’est ce qui vous ferait plaisir un Wissam, une reconnaissance, une nomination dans une instance honorifique?
Non, je ne cours pas après les récompenses, la plus grande fierté c’est quand je suis allé au Maroc la première fois non pas pour visiter la famille et les vacances, mais pour travailler. Je me suis senti très fier d’être marocain et d’être reconnu aussi par les collègues du Maroc. Un des plus grands plaisirs a aussi été d’aider les collègues marocains en leur donnant du matériel. Là j’ai vraiment eu beaucoup de bonheur à faire plaisir. Dans les addictions on étudie surtout le fait de se faire plaisir, mais il ne faut pas oublier que le plus grand plaisir et bonheur, c’est de faire plaisir aux autres. Alors je dis ça mais, bien sûr, il faut être honnête, les récompenses c’est aussi plaisant, surtout quand on ne s’y attend pas !

Al3omk: Avez-vous un message pour la jeunesse du pays, pour les chercheurs et futurs chercheurs?
Alors oui ! là encore j’ai été enchanté de voir à quel point les jeunes chercheurs marocains sont dynamiques, positifs et extrêmement impliqués dans leurs études et travaux de recherche. J’ai vu chez des jeunes de l’université de Kénitra « la flamme » , la motivation, l’envie de réussir, la vocation. Et ce sont ces qualités qui font un grand chercheur ! Je suis certain que la jeunesse marocaine saura toujours trouver les ressources pour aller loin et comme moi partir de très loin mais arriver au top de la reconnaissance par ses pairs. C’est en ça que je suis aussi fier d’être marocain !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *