Économie

Othman Benjelloun, trois décennies à la tête d’un empire bancaire

Ces derniers mois, Bank of Africa s’est de nouveau imposée au centre de l’actualité financière. Entre la consolidation de ses positions au Maroc, le renforcement de ses activités en Afrique subsaharienne et la reconnaissance croissante des institutions internationales, le groupe fondé par Othman Benjelloun confirme son rôle central dans l’écosystème bancaire régional. Sa capacité à financer les grands projets, à accompagner les entreprises et à soutenir les échanges commerciaux place l’établissement au cœur des dynamiques économiques du continent.

Cette influence repose avant tout sur une présence opérationnelle d’envergure. Implanté dans plus de trente pays, le groupe dispose de près de deux mille agences et succursales et environ 6,6 millions de clients. Ce maillage bancaire dense lui permet d’intervenir aussi bien dans la banque de détail que dans le financement des infrastructures, du commerce extérieur et des investissements stratégiques.

Sur la place casablancaise, Bank of Africa figure parmi les valeurs de référence du secteur financier. Sa capitalisation et ses indicateurs de performance traduisent la confiance des investisseurs dans un modèle fondé sur la diversification géographique, la maîtrise du risque et la solidité des fondamentaux.

Origines, formation et premiers choix structurants

Pour comprendre cette trajectoire, il faut revenir au parcours personnel d’Othman Benjelloun. Issu d’une famille d’entrepreneurs de Fès, il poursuit ses études en Europe et obtient un diplôme d’ingénieur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Cette formation scientifique lui apporte une rigueur analytique qui marquera durablement son approche des affaires.

De retour au Maroc, il entame sa carrière dans l’assurance avant d’élargir progressivement son champ d’action. Très tôt, il se distingue par sa capacité à moderniser les structures qu’il dirige, à structurer des équipes performantes et à anticiper les mutations économiques.

En 1995, lorsque le Maroc engage la privatisation de plusieurs entreprises publiques, la Banque marocaine pour le commerce extérieur suscite alors un intérêt limité. Spécialisée dans le financement du commerce extérieur, elle est perçue comme un établissement sans éclat particulier, dont la principale ouverture internationale reste une succursale parisienne ouverte dans les années 1970. Là où beaucoup voient une banque ordinaire, Othman Benjelloun identifie un levier stratégique. À travers son groupe FinanceCom, il prend le contrôle de l’institution avec l’ambition d’en faire un acteur plus moderne, mieux structuré et capable d’accompagner durablement le développement économique du pays.

Il engage alors une transformation en profondeur, fondée sur la modernisation des systèmes, le renforcement du capital humain et la professionnalisation de la gouvernance.

Cette restructuration rapide permet à la banque de gagner en crédibilité et en compétitivité. À partir des années 2000, il amorce une stratégie d’expansion continentale progressive, en rachetant des établissements locaux dans plusieurs pays. Ce choix précoce de l’Afrique, à une époque où peu de groupes marocains osaient s’y aventurer, devient l’un des piliers de sa réussite.

La transformation de la BMCE en Bank of Africa consacre cette orientation. Elle permet au groupe de diversifier ses revenus, de mieux absorber les cycles économiques et de bâtir progressivement une fortune parmi les plus importantes du pays.

RMA Watanya, un pilier historique de la diversification

Parallèlement à son engagement dans la banque, Benjelloun a construit un socle solide dans l’assurance. Dès 1988, il prend la tête de la Royale Marocaine d’Assurance, acteur majeur du marché national. Dans les années suivantes, il acquiert la compagnie Al Wataniya et organise leur fusion en 2004, donnant naissance à RMA Watanya.

Sous sa direction, cette entité s’impose comme l’un des piliers du secteur. Elle consolide ses positions, développe une offre élargie et renforce sa solidité financière. Les performances de RMA Watanya contribuent à constituer une base patrimoniale déterminante pour les projets ultérieurs du groupe.

Cette réussite illustre une constante dans la stratégie de Benjelloun : bâtir des relais de croissance durables, capables de soutenir l’expansion dans d’autres secteurs. L’assurance a ainsi servi de tremplin à l’essor bancaire et à la structuration d’un groupe financier intégré.

Anticipation internationale et structuration du pouvoir

La montée en puissance de Bank of Africa repose également sur une capacité d’anticipation géopolitique peu commune. Dès le début des années 2000, le groupe met en place un bureau de représentation à Pékin, à une époque où les relations économiques sino-africaines restent encore limitées. Cette initiative, jugée atypique par ses pairs, permet d’établir en amont des liens avec les institutions financières chinoises, bien avant l’essor massif des investissements de Pékin sur le continent.

Dans le même temps, la banque engage une mise à niveau progressive de ses standards, en adoptant les normes internationales en matière de gouvernance, de conformité et de gestion des risques. Cette montée en gamme renforce sa crédibilité auprès des investisseurs et des partenaires étrangers.

La reconnaissance institutionnelle vient confirmer cette dynamique. En 2024, la Banque africaine de développement accorde un soutien financier à Bank of Africa destiné à stimuler le financement du commerce intra-africain, consolidant son rôle d’intermédiaire régional.

Sur le plan organisationnel, le groupe repose sur une architecture combinant pilotage centralisé et autonomie des filiales. Cette structure permet d’adapter les stratégies aux réalités locales tout en préservant une cohérence d’ensemble.

La modernisation constitue, dans ce contexte, un axe prioritaire. Digitalisation des services, cybersécurité et développement des solutions bancaires à distance figurent parmi les chantiers majeurs engagés ces dernières années.

Une ambition qui dépasse la banque

Au-delà de la sphère bancaire, l’empreinte de Benjelloun s’inscrit également dans le paysage urbain avec la Tour Mohammed VI à Salé, développée par O Tower, filiale du groupe O Capital qu’il préside. Ce projet emblématique, qui abrite notamment un hôtel Waldorf Astoria, illustre une stratégie d’investissement mêlant finance, immobilier et attractivité internationale.

Portée intégralement par les structures du groupe, la tour traduit une ambition d’ancrage durable dans les grands projets structurants du pays. Ce type de projets immobiliers complète ainsi le dispositif économique bâti autour de la banque et de l’assurance.

Gouvernance et responsabilité

Conscient des enjeux liés à la pérennité de son empire, Benjelloun a progressivement renforcé les instances dirigeantes et élargi les responsabilités du management. Il a favorisé l’émergence d’équipes capables d’assurer la continuité stratégique, tout en préservant la culture interne du groupe.

Cette évolution vise à institutionnaliser davantage la gouvernance et à préparer une transition progressive. Elle s’inscrit dans une logique de stabilité à long terme, dans un secteur où la confiance repose autant sur la solidité financière que sur la qualité du pilotage.

Action sociale et développement durable

L’influence de Benjelloun ne se limite pas au périmètre strictement financier. Son action s’est également traduite par un engagement soutenu en faveur de l’éducation et du développement social, en particulier dans les territoires ruraux. Cette implication a été distinguée en 2016 par l’attribution du prix David Rockefeller Bridging Leadership, saluant une démarche fondée sur la transmission des savoirs et l’investissement à long terme dans le capital humain. Une dimension souvent moins médiatisée, mais qui complète la lecture de son parcours.

Parallèlement, Bank of Africa poursuit son engagement en faveur de l’inclusion financière, du financement des PME et du développement durable, répondant ainsi aux attentes des régulateurs, des partenaires internationaux et des marchés.

Un leadership à l’épreuve des mutations

À l’heure où le secteur bancaire africain est confronté à des défis croissants — pression réglementaire, concurrence numérique, exigences de rentabilité et évolution rapide des usages —, Othman Benjelloun aborde une phase décisive de son parcours. La solidité des fondations qu’il a construites, la structuration progressive de la gouvernance et la montée en compétence des équipes constituent des atouts indéniables.

Reste désormais à transformer cet héritage en un modèle durable, capable de s’adapter aux mutations à venir sans perdre sa cohérence stratégique. C’est sur cette capacité d’ajustement, plus que sur le seul bilan passé, que se jouera l’avenir du groupe.

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