Économie

De Saham Bank à Teleperformance : les nouveaux paris financiers de Moulay Hafid Elalamy

Au début du mois de mars 2026, Moulay Hafid Elalamy est revenu au centre de l’actualité financière internationale. Le fondateur du groupe Saham et président du conseil d’administration de Teleperformance a lancé une opération d’environ 355 millions d’euros via un produit dérivé de type « Total Return Swap », destinée à accroître progressivement son exposition au capital du leader mondial de l’expérience client.

Ce mécanisme permet à un investisseur de bénéficier de la performance d’une action sans détenir immédiatement les titres. Concrètement, une banque acquiert les actions sur le marché et en transmet les gains financiers à l’investisseur, qui lui verse en contrepartie une rémunération. Le dispositif s’apparente ainsi à une forme de location financière d’actions, permettant de prendre position dans une entreprise sans procéder immédiatement à l’achat d’un bloc important de titres.

Pour Teleperformance, ce type d’opération peut avoir un effet indirect sur la dynamique du titre. Les banques impliquées doivent en effet acquérir les actions correspondantes sur le marché afin de couvrir leur exposition, ce qui peut soutenir la demande et contribuer à stabiliser le cours dans un contexte de volatilité boursière. La montée progressive de Saham dans l’exposition au capital renforce également la présence d’un actionnaire stratégique de long terme.

Derrière cette manœuvre financière se dessine une stratégie plus large : consolider la présence de Saham dans des entreprises internationales tout en renforçant ses positions dans des actifs financiers au Maroc.

La construction de Saham

L’histoire entrepreneuriale de Moulay Hafid Elalamy débute au milieu des années 1990 avec la création du groupe Saham en 1995. À l’origine positionné dans l’assurance, le groupe se développe rapidement sur le marché marocain avant d’entamer une expansion progressive en Afrique.

En moins de deux décennies, Saham construit un réseau d’assurances présent dans plus d’une vingtaine de pays. Cette stratégie d’expansion repose sur une logique d’acquisitions et d’implantations successives dans plusieurs marchés africains, permettant au groupe de devenir l’un des acteurs majeurs du secteur sur le continent.

Un tournant intervient en 2018 lorsque Saham conclut un accord avec le groupe sud-africain Sanlam pour la cession de ses activités d’assurance. L’opération, évaluée à plus d’un milliard de dollars, constitue l’une des transactions les plus importantes réalisées par un entrepreneur marocain dans le secteur financier africain. Elle marque surtout une transformation stratégique : libéré de son activité historique, Saham se repositionne progressivement comme une holding d’investissement.

La structuration internationale de cette transaction a suscité certains commentaires dans les milieux économiques, notamment autour de ses implications fiscales. Ces discussions sont toutefois restées au niveau de l’analyse financière et n’ont donné lieu à aucune décision judiciaire établissant une irrégularité.

L’intermède politique

Parallèlement à son parcours entrepreneurial, Moulay Hafid Elalamy occupe une place importante dans la sphère institutionnelle marocaine. En 2013, il est nommé ministre de l’Industrie, du Commerce et de l’Économie numérique, fonction qu’il occupe jusqu’en 2021.

Durant cette période, il pilote plusieurs politiques industrielles visant à renforcer l’industrialisation du Maroc, notamment dans les filières automobile et aéronautique. Son passage au gouvernement contribue à renforcer sa visibilité internationale et à consolider son réseau dans les milieux économiques.

Cette double trajectoire — entrepreneur influent et responsable politique — a parfois suscité des interrogations sur la frontière entre responsabilités publiques et activités économiques privées, un débat qui dépasse largement le cas marocain et concerne de nombreuses économies émergentes.

Le repositionnement international

Après son départ du gouvernement en 2021, Moulay Hafid Elalamy se consacre de nouveau pleinement à ses activités d’investisseur. Le groupe Saham amorce alors une nouvelle phase de développement, centrée sur la prise de participations dans des entreprises internationales.

Dans ce cadre, Saham détient une participation importante dans Majorel, une société spécialisée dans l’externalisation de la relation client et historiquement basée au Luxembourg, avec une présence opérationnelle dans de nombreux pays.

En 2023, Majorel fusionne avec Teleperformance dans une opération majeure pour le secteur de l’externalisation des services. Cette transaction contribue à renforcer la position de Teleperformance comme leader mondial du secteur et permet à Saham de devenir un actionnaire significatif du groupe.

L’opération financière menée en 2026 autour de Teleperformance s’inscrit dans la continuité de cette stratégie : accroître progressivement l’exposition du groupe à des entreprises internationales tout en consolidant sa présence dans leur gouvernance.

L’entrée dans le secteur bancaire marocain

Parallèlement à cette stratégie internationale, Saham renforce également sa présence dans le système financier marocain. En 2024, le groupe annonce l’acquisition de la filiale marocaine de Société Générale.

La banque, désormais appelée Saham Bank, constitue un levier stratégique important. Elle permet au groupe de prendre pied dans le secteur bancaire national tout en s’appuyant sur un réseau d’agences établi et une base de clientèle déjà structurée.

Au-delà de l’opération elle-même, cette acquisition illustre une évolution plus large du groupe : après l’assurance puis les services internationaux, Saham cherche désormais à consolider sa présence dans plusieurs segments du secteur financier.

Une trajectoire entre influence économique et débats

Trois décennies après la création de Saham, Moulay Hafid Elalamy incarne une figure singulière du capitalisme marocain. Entrepreneur devenu investisseur global, ancien ministre reconverti dans la finance internationale, il évolue à la croisée des marchés mondialisés et des dynamiques économiques nationales.

Son parcours reflète l’émergence d’une génération d’acteurs économiques marocains capables d’opérer à l’échelle internationale tout en conservant un ancrage local solide.

La question reste désormais ouverte : les nouveaux paris financiers engagés par Moulay Hafid Elalamy permettront-ils de renforcer la place de Saham dans l’architecture financière régionale et continentale ? Dans un environnement où les exigences de transparence, de gouvernance et de régulation — notamment sur les marchés financiers européens et français — se renforcent, la réussite de cette stratégie dépendra autant de la solidité des investissements réalisés que de la capacité du groupe à inscrire son développement dans la durée.

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