L’ouverture du capital des pharmacies : modernisation nécessaire ou dérive annoncée ?

Rarement une réforme aura cristallisé autant de tensions dans un secteur aussi stratégique. L’ouverture du capital des pharmacies, relancée au Maroc à la faveur des recommandations du Conseil de la concurrence, agit aujourd’hui comme un révélateur des lignes de fracture qui traversent en profondeur le système de santé.
Derrière ce chantier en apparence technique se joue en réalité un arbitrage de fond. Il s’agit de savoir s’il faut injecter davantage de logique économique dans un secteur historiquement encadré ou préserver un modèle où l’indépendance du pharmacien demeure le socle de la régulation sanitaire. La question revient à déterminer où placer le curseur entre efficience et exigence éthique.
Le sit-in organisé le 9 avril 2026 devant le Conseil de la concurrence en a offert une illustration concrète. En se mobilisant publiquement, les pharmaciens ont exprimé une inquiétude structurante, celle d’un glissement progressif vers une financiarisation du médicament, où la logique d’investissement finirait par infléchir la logique de soin.
Un secteur fragilisé par des tensions économiques structurelles
Le réseau officinal marocain compte entre douze mille et treize mille pharmacies pour une population avoisinant trente-sept millions d’habitants, soit environ une officine pour deux mille huit cents à trois mille habitants. Derrière cette moyenne, l’équilibre reste trompeur, car la carte pharmaceutique demeure marquée par de fortes disparités. Les zones urbaines concentrent une densité élevée, tandis que certaines régions continuent de souffrir d’une sous-couverture persistante.
Sur le plan économique, les équilibres se tendent. Plusieurs organisations professionnelles évoquent entre trente et quarante pour cent de pharmacies en difficulté, sous l’effet combiné de la pression sur les marges, de l’encadrement des prix des médicaments et des délais de remboursement liés à la généralisation de la couverture médicale. Il convient toutefois de préciser que ces estimations proviennent de sources professionnelles et qu’il n’existe pas, à ce stade, de chiffre officiel consolidé public unique.
Dans ce contexte, l’ouverture encadrée du capital est présentée par ses promoteurs comme un levier de respiration financière susceptible de soutenir l’investissement et d’accompagner la modernisation du secteur. Cette lecture strictement économique ne suffit cependant pas à épuiser la portée du débat.
Le rôle du Conseil de la concurrence : diagnostic, recommandations et tensions
C’est dans cette zone de fragilité que le Conseil de la concurrence a inscrit son intervention. À travers ses travaux récents, l’institution a dressé un diagnostic critique de la chaîne de distribution du médicament, mettant en lumière des rigidités persistantes, une concurrence jugée limitée et des mécanismes de formation des prix perfectibles.
Dans ses recommandations, le Conseil propose plusieurs pistes de réforme visant à améliorer l’efficience globale du secteur. L’ouverture encadrée du capital des pharmacies y est évoquée comme une option parmi d’autres, aux côtés d’une plus grande transparence des marges, d’une révision des mécanismes de fixation des prix et d’un renforcement de la concurrence à différents niveaux.
Parallèlement, des consultations ont été engagées auprès des professionnels, avec des demandes précises portant sur la rentabilité des officines, la structure des coûts et les conditions d’approvisionnement. Cette démarche fondée sur la collecte de données vise à objectiver le débat, même si elle a suscité des réserves au sein de la profession, certains acteurs estimant que l’approche reste trop théorique au regard des réalités de terrain.
Ces sollicitations traduisent néanmoins une volonté claire d’éclairer la décision publique par des éléments tangibles. Elles rappellent surtout que la question du capital ne constitue qu’un volet d’une réflexion plus large sur l’organisation du marché du médicament.
Une levée de boucliers au nom de l’indépendance sanitaire
Face à ces perspectives, la profession s’est mobilisée avec une rare unanimité. Les syndicats de pharmaciens alertent sur un risque de transformation en profondeur du métier et redoutent l’émergence d’un modèle où la décision sanitaire pourrait être progressivement subordonnée à des impératifs de rentabilité.
Le cadre juridique actuel repose sur un principe clair selon lequel la propriété des pharmacies est réservée aux pharmaciens diplômés. Cette organisation garantit une autonomie dans la dispensation du médicament et protège l’acte pharmaceutique de toute influence extérieure directe. L’introduction d’investisseurs extérieurs reviendrait, selon les opposants, à déplacer l’équilibre du modèle et à introduire des tensions nouvelles entre logique de soin et logique de rendement.
Benchmark international : entre régulation et ouverture maîtrisée
L’expérience internationale montre que cette tension traverse la plupart des systèmes de santé sans qu’un modèle unique ne s’impose.
Dans plusieurs pays européens, comme la France, l’Espagne ou l’Allemagne, la propriété des pharmacies reste majoritairement réservée aux pharmaciens. Ce choix vise à préserver l’indépendance du professionnel et à garantir un maillage territorial équilibré. En Espagne, près de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population dispose d’un accès à une pharmacie, ce qui témoigne de l’efficacité de cette régulation.
À l’inverse, des pays comme le Royaume-Uni ont opté pour une ouverture large du capital, permettant l’émergence de groupes structurés et de logiques de chaîne. Cette organisation favorise les économies d’échelle et la modernisation du secteur, mais s’accompagne souvent d’une concentration accrue du marché.
Entre ces deux modèles, certains États ont privilégié des approches intermédiaires. L’Italie autorise ainsi l’entrée d’investisseurs tout en encadrant leur poids afin de limiter les effets de concentration. D’autres expériences, comme celle de l’Estonie, montrent qu’une libéralisation rapide peut conduire à des déséquilibres nécessitant des ajustements réglementaires a posteriori.
Les analyses internationales convergent vers un constat nuancé. La libéralisation améliore généralement l’efficacité économique, tandis que les modèles régulés assurent une meilleure équité territoriale. En revanche, aucun lien direct et systématique n’est établi entre ouverture du capital et amélioration de la qualité des soins.
Une réforme à fort pouvoir de transformation
Une constante se dégage de ces expériences. L’ouverture du capital n’est jamais neutre et s’accompagne presque toujours d’une recomposition du marché. L’entrée d’acteurs financiers favorise des dynamiques de concentration et redéfinit les équilibres territoriaux au profit des zones les plus rentables.
Dans le contexte marocain, une telle évolution pourrait accentuer des disparités déjà existantes tout en redessinant le rôle du pharmacien. Face à ces enjeux, les autorités avancent avec prudence et privilégient le dialogue et la concertation, sans inscrire formellement la réforme parmi les priorités immédiates.
Au fond, la question dépasse largement le cadre réglementaire. Elle touche à la nature même du système de santé et interroge la capacité à moderniser sans banaliser. Partout où elle a été engagée, cette réforme n’a pas seulement modifié les règles du jeu. Elle en a transformé la logique. Et c’est précisément dans cette capacité de transformation que réside aujourd’hui tout l’enjeu pour le Maroc.
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