Une cérémonie, un État : Lettre à la DGSN en son soixante-dixième anniversaire

Il y a des moments qui vous prennent par surprise. Non pas parce qu’ils dérogent à l’ordre ordinaire des choses, mais précisément parce qu’ils révèlent, dans l’éclat fugace d’une scène publique, quelque chose que l’on savait abstraitement sans pouvoir l’éprouver existentiellement. Ce soir du dimanche 17 mai fut pour moi l’un de ces moments-là.
J’étais venu assister à la cérémonie solennelle commémorant le soixante-dixième anniversaire de la Direction Générale de la Sûreté Nationale. J’en suis reparti avec le sentiment, difficile à dissoudre dans le seul registre de la gratitude ou de la déférence institutionnelle, d’avoir été le témoin d’un moment qui débordait très largement le cadre d’une simple célébration corporatiste. Quelque chose s’était dit là, dans ce déploiement chorégraphié de drapeaux, d’uniformes, de corps disciplinés et de symboles souverains, qui appartient à l’ordre du politique le plus fondamental : celui qui précède le droit, qui fonde les États et qui, dans les démocraties comme dans les monarchies constitutionnelles affermies, continue de circuler, invisible et puissant, sous la surface des institutions.
De la scénographie institutionnelle comme langage de l’État
Les politologues, depuis Clifford Geertz et sa célèbre réflexion sur la dimension théâtrale du pouvoir, savent que les institutions ne se contentent pas d’exercer leurs missions : elles produisent aussi des symboles, des récits et des représentations. L’État moderne se donne à voir autant qu’il agit. Il construit, à travers ses cérémonials, ses codes visuels et ses démonstrations de maîtrise, une grammaire symbolique destinée à incarner l’autorité, la continuité et la légitimité.
L’historien Ernst Kantorowicz avait montré, à travers sa théorie des « deux corps du roi », que toute souveraineté comporte une dimension institutionnelle et symbolique qui dépasse les seules réalités administratives. Dans cette perspective, les grandes institutions de l’État, et les corps sécuritaires au premier chef, participent, sous l’autorité et dans le cadre des orientations stratégiques du Souverain, à cette mise en scène de la continuité étatique, de l’ordre public et de la présence protectrice que la nation attend. On pourrait, en transposant librement cette intuition à ce que j’ai observé dimanche soir, parler des deux corps de l’État marocain : le corps fonctionnel, administratif, quotidien, et ce corps glorieux, ritualisé, qui se lève dans certaines cérémonies pour rappeler que l’État est aussi une promesse, un récit, une transcendance collective.
Car c’est bien à cela que j’ai assisté. Non à la simple parade d’un service public fêtant son anniversaire, mais à la mise en scène accomplie, rigoureuse, presque liturgique, de la souveraineté marocaine dans l’un de ses moments de plénitude visible. Les formations impeccables, la précision millimétrée des évolutions, les expositions de matériel et de capacités opérationnelles, les défilés d’unités d’élite, les démonstrations d’intervention, tout cela composait une rhétorique du corps et de l’espace dont la grammaire est aussi vieille que la chose publique elle-même. Aristote déjà le savait : les grandes cités ont besoin de leurs fêtes.
Certes il fait bon critiquer, à la suite de Michel Foucault, tout ordre disciplinaire comme lieu d’assujettissement et de contrôle des corps. Mais réduire à cette seule grille de lecture ce que j’ai observé dimanche serait inexact. Les dispositifs disciplinaires que produit l’État ne sont pas incompatibles avec les espaces de liberté et de subjectivation : ils incarnent aussi l’une des formes les plus profondes par lesquelles une société se donne à elle-même l’image rassurante de son ordre intérieur, et, en retour, le sentiment d’y appartenir librement.
Ce que j’ai vu ce dimanche soir, c’était précisément cela : un ordre qui se donne à voir avec une fierté sobre et maîtrisée, qui n’a rien de l’ostentation creuse. Une institution qui, en s’exposant dans sa force et sa discipline, dit au monde et à elle-même : nous existons, nous sommes capables, nous veillons.
Au-delà de la police : l’État qui se célèbre lui-même
Mais ce qui m’a le plus frappé, et j’y reviens avec la persistance de ces impressions qui refusent de se laisser congédier, c’est que la DGSN semblait, en se célébrant elle-même, célébrer quelque chose qui la dépasse infiniment. Les drapeaux rouges et verts qui claquaient au vent du soir n’étaient pas les drapeaux d’une police nationale : c’étaient les étendards de la nation marocaine dans toute son unité symbolique, le rouge de sa fierté historique, le vert de son enracinement spirituel. L’hymne national n’était pas chanté pour saluer un corps de fonctionnaires : il était chanté pour rappeler à tous ceux qui étaient là qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.
La présence des hauts responsables de l’État, civils et militaires, anciens et nouveaux, femmes et hommes, ne relevait pas du protocole mécanique. Elle signifiait, dans le langage des symboles, le seul que les institutions sachent vraiment parler, que l’État marocain, dans son unité, dans sa hiérarchie, dans sa continuité, était là, rassemblé, visible, solidaire de lui-même. Et puis ces artistes, ces sportifs, ces journalistes, ces intellectuels, femmes et hommes confondus, mêlés à la foule des personnalités : leur présence disait autre chose encore, que la sécurité nationale n’est pas seulement l’affaire des hommes en uniforme, mais le bien commun de toute une société qui choisit de vivre ensemble plutôt que de se laisser fracturer par la peur ou le désenchantement.
Les invités étrangers, nombreux et admiratifs, venaient compléter ce tableau d’une institution qui a su, en soixante-dix ans, transformer le regard que le monde porte sur elle, et, par extension, sur le Maroc tout entier. Il y avait dans leurs éloges quelque chose qui débordait la courtoisie diplomatique : une reconnaissance réelle, documentée, de l’excellence d’un modèle qui fait désormais école bien au-delà des frontières du Royaume.
Un moment de communion nationale et sa leçon politique
Je l’avouerai sans fausse pudeur : j’ai ressenti, dans les tribunes de cette cérémonie, quelque chose que je ne ressens pas souvent. Une fierté simple, directe, non encore intellectualisée, celle du citoyen qui reconnaît dans l’institution qui le protège un reflet valorisant de lui-même et de son pays. Cette fierté-là est précieuse. Elle est même, à mes yeux, politiquement importante, et mérite qu’on la pense sérieusement.
Car voici la réflexion qui ne m’a plus quitté depuis ce dimanche soir : dans le Maroc d’aujourd’hui, traversé comme tant d’autres sociétés contemporaines par des vents contraires, les doutes sur l’avenir, la désillusion à l’égard des élites, la tentation du repli ou du cynisme, quelles sont les institutions qui parviennent encore à produire ce sentiment rare qu’est la fierté collective, l’appartenance heureuse, la communion dans le fait d’être marocain ? La réponse, ce dimanche soir, était éloquente dans sa simplicité : ce sont les corps de sécurité et les forces armées qui, dans la solennité de leurs cérémonies, réussissent ce que bien d’autres institutions, notamment celles de la représentation politique, peinent de plus en plus à accomplir.
Ce n’est pas un hasard. Les théoriciens du lien civique, de Durkheim à Benedict Anderson, ont montré que les nations ont besoin de leurs rituels pour se sentir exister. La cérémonie, le défilé, le rassemblement solennel sont des actes fondateurs de la communauté imaginée : ils donnent un corps visible à une appartenance qui, sans eux, resterait abstraite. Dans un monde où les solidarités traditionnelles se délitent, où les grands récits se fissurent et où l’espace public se fragmente en bulles d’indifférence ou de colère, ces moments d’unité spectaculaire ont une valeur que leur caractère symbolique n’affaiblit pas, bien au contraire.
Ce que la DGSN a offert à ses invités, et à travers eux à tout un pays, ce dimanche de mai, ce n’était pas seulement le bilan d’une institution qui réussit. C’était le spectacle, au sens noble du terme, de la vision partagée qui unit les citoyens entre eux, d’un Maroc qui se tient debout, qui connaît ses forces, qui sait d’où il vient et qui, dans la force tranquille de ses corps d’élite, pressent clairement où il va.
Ce que l’on emporte
Je suis parti de cette cérémonie avec, imprimée dans la mémoire, l’image d’un État qui célèbre ses soixante-dix ans non dans la nostalgie mais dans l’orgueil raisonnable de ce qui a été accompli, et dans la conscience lucide des défis qui restent devant lui. Un État qui sait que la vraie force ne réside pas dans la brutalité, mais dans la discipline consentie, dans l’excellence cultivée, dans le service rendu au citoyen avec constance et professionnalisme.
La DGSN a soixante-dix ans. Elle a traversé avec le Maroc ses heures sombres et ses aurores lumineuses. Elle s’est réformée, modernisée, humanisée. Et ce dimanche soir, dans la sobre magnificence de sa célébration, elle a offert à ceux qui ont eu la chance d’y assister quelque chose d’inestimable et de trop rare : le sentiment que le commun marocain existe, qu’il est beau, qu’il mérite d’être défendu et célébré.
C’est cela, en dernière analyse, le vrai message de cette soirée. Non un message de puissance pour intimider, mais un message de confiance pour rassembler. Et si la police nationale marocaine, elle seule, parmi tant d’institutions, est encore capable de nous faire éprouver cela, alors peut-être devrait-on se demander, avec la sérénité que permet la distance analytique, ce que les autres ont perdu en chemin, et comment ils pourraient, à leur tour, retrouver le chemin de ce que les Latins appelaient si justement la res publica : la chose de tous, la chose commune, la chose dont on est fier ensemble.
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