Transition énergétique et stress hydrique : le véritable coût caché des stations de dessalement

Longtemps, le dessalement de l’eau de mer a été abordé sous un angle strictement hydraulique. Les débats portaient sur le coût du mètre cube, les performances des membranes ou le financement des usines. Pourtant, à mesure que le Maroc accélère sa stratégie de sécurisation de la ressource en eau, une autre réalité émerge, beaucoup plus structurante. Le véritable défi n’est plus seulement de produire de l’eau, mais de produire l’électricité indispensable à cette eau. Derrière chaque station de dessalement se dessine désormais un chantier énergétique d’une ampleur inédite, appelé à remodeler durablement l’équilibre du système électrique national.
Face à une sécheresse qui n’a plus rien de conjoncturel, le Royaume a fait du dessalement l’un des piliers de sa souveraineté hydrique. L’objectif est de porter la capacité nationale à près de 2,1 milliards de mètres cubes par an d’ici 2030, contre environ 270 millions aujourd’hui, dont 1,2 milliard destiné à l’eau potable. Ce changement d’échelle entraîne une hausse tout aussi spectaculaire des besoins en électricité.
Les usines modernes d’osmose inverse consomment en moyenne entre 3 et 4 kWh par mètre cube produit, sans compter le pompage et la distribution. À pleine capacité, les installations programmées nécessiteraient entre 6 et 8 TWh d’électricité par an. Rapportée aux 45,7 TWh consommés au Maroc en 2024, cette demande représenterait près de 15 % de la consommation électrique actuelle. Le dessalement s’impose ainsi comme l’un des plus importants nouveaux consommateurs d’énergie du pays.
Cette seule donnée change la nature du débat. Une station qui alimente plusieurs millions d’habitants ne peut fonctionner au rythme des conditions météorologiques. Elle doit produire en continu, de jour comme de nuit. Garantir l’accès à l’eau implique donc de disposer d’une électricité abondante, stable et disponible en permanence, bien au-delà de la seule production solaire ou éolienne.
C’est là que la transition énergétique prend une dimension nouvelle. Alimenter ces infrastructures avec une électricité d’origine fossile reviendrait à résoudre une crise en aggravant une autre. Le pari du Maroc consiste donc à associer le développement du dessalement à celui des énergies renouvelables, appuyées par des capacités de stockage et des solutions capables d’assurer l’équilibre du réseau lorsque les conditions de production deviennent moins favorables.
Cette stratégie révèle toutefois un coût largement sous-estimé. Une station de dessalement ne se résume plus à des membranes, des pompes et des conduites. Elle suppose aussi des centrales renouvelables, des postes électriques, des lignes à très haute tension, des batteries et des infrastructures destinées à garantir la stabilité du réseau. Autrement dit, le véritable coût du dessalement dépasse désormais celui de l’usine elle-même.
Le projet de Casablanca en offre une illustration concrète. Son raccordement mobilise un poste électrique de 300 MVA, une liaison de 400 kV sur près de 50 kilomètres et près de 486 millions de dirhams d’investissements, indépendamment de la construction de la station. Invisibles pour l’usager, ces équipements constituent pourtant le socle énergétique sans lequel l’eau ne pourrait tout simplement pas parvenir au robinet.
Cette évolution explique l’ampleur du programme engagé par l’ONEE. Entre 2025 et 2030, l’Office prévoit 177 milliards de dirhams d’investissements dans le secteur électrique, auxquels s’ajoutent 43 milliards destinés à l’eau potable. Le plan comprend notamment 12,5 GW de nouvelles capacités renouvelables, 1 600 MWh de batteries ainsi que des moyens de production pilotables destinés à renforcer la résilience du réseau.
Peu à peu, les frontières entre politique de l’eau et politique énergétique s’estompent. Chaque mètre cube supplémentaire appelle de nouvelles capacités électriques, tandis que chaque mégawatt renouvelable contribue, indirectement, à sécuriser l’approvisionnement en eau. Les deux stratégies avancent désormais de concert, au point de devenir indissociables.
Reste l’équation du financement. L’effort se chiffre en centaines de milliards de dirhams et devra être amorti sur plusieurs décennies. État, opérateurs publics, investisseurs privés et producteurs d’électricité seront appelés à partager cette charge. Plus encore que le volume des investissements, c’est la capacité du Royaume à produire une électricité renouvelable compétitive qui conditionnera la viabilité économique de ce modèle.
Le Maroc ne construit donc pas seulement des stations de dessalement. Il pose les fondations d’un nouvel écosystème où l’eau et l’électricité deviennent les deux faces d’une même politique de souveraineté. Dans cette équation, le véritable coût du dessalement ne se mesure plus uniquement au prix du mètre cube, mais à celui de l’énergie nécessaire pour garantir, chaque jour et sans interruption, l’accès à une ressource devenue stratégique.
Laisser un commentaire