Blé tendre : quand une bonne récolte peine à devenir un stock stratégique

La campagne céréalière 2025-2026 devait tourner la page de plusieurs années de sécheresse. Sur le plan agricole, le redressement est spectaculaire : la production céréalière est attendue autour de 90 millions de quintaux, contre 43,1 millions lors de la campagne précédente. Pour le seul blé tendre, les prévisions atteignent 44 millions de quintaux, auxquels s’ajoutent 21 millions de blé dur et 25 millions d’orge. Cette remontée s’explique par une pluviométrie nettement plus favorable : au 12 juin, les précipitations cumulées atteignaient 571 millimètres, soit 94% de plus qu’un an auparavant et 45% au-dessus d’une année normale.
Mais derrière cette récolte presque miraculeuse après des années difficiles, une statistique vient tempérer l’optimisme. À fin juillet, les volumes de blé tendre collectés dépassaient à peine 5 millions de quintaux, alors que l’objectif fixé avec les professionnels se situe entre 15 et 20 millions. À ce stade, la collecte n’atteint donc qu’environ un tiers de la cible basse. Le problème n’est plus celui de la production : il est celui de sa transformation en volumes effectivement commercialisés et stockés. Entre le champ et le silo interviennent le prix, la trésorerie des producteurs, le financement des achats, le transport, la qualité du grain et les capacités des organismes stockeurs.
Le gouvernement a précisément cherché à fluidifier cette chaîne. Le prix référentiel d’achat du blé tendre national a été fixé à 280 dirhams le quintal, tandis qu’une prime de stockage à court terme de 2,50 dirhams par quintal et par quinzaine a été instaurée. Une prime de 3 dirhams par quintal et par demi-mois doit également soutenir la constitution d’un stock de long terme. La période initiale de collecte, prévue jusqu’à fin juillet, a finalement été prolongée jusqu’au 31 août. Cette décision traduit surtout la volonté de donner davantage de temps au marché pour absorber la récolte nationale.
L’enjeu dépasse pourtant la seule commercialisation de la récolte. Le Maroc veut profiter de cette campagne favorable pour renforcer son stock stratégique de blé tendre. Le dispositif prévoit des volumes éligibles au stockage de 8 millions de quintaux en août et septembre, puis 6 millions en octobre et novembre et 4 millions en décembre et janvier. L’objectif est de renforcer la couverture des besoins nationaux, aujourd’hui estimée à environ trois mois, pour la porter à six mois. Le stock stratégique devient ainsi un instrument de gestion du risque : il doit permettre au pays d’absorber un choc climatique ou commercial sans devoir intervenir dans l’urgence sur un marché international potentiellement tendu.
Le retard de collecte ne peut toutefois être attribué à une seule cause. Le rythme de vente des agriculteurs, leurs besoins de trésorerie, les conditions d’achat proposées, la capacité des opérateurs à financer les volumes et les contraintes logistiques peuvent peser simultanément. Les professionnels avaient pourtant affiché un objectif particulièrement ambitieux, avec 15 à 20 millions de quintaux à collecter durant la campagne. La prolongation décidée par les autorités constitue donc un ajustement pragmatique face à un marché qui n’a pas absorbé la production au rythme espéré.
Cette situation explique également le maintien d’une politique de protection du marché national. Les droits de douane sur le blé tendre et ses dérivés, rétablis à 170% à partir du 1er juin, ont été prolongés jusqu’au 31 août. L’objectif est de donner la priorité au blé marocain pendant la période de commercialisation. Cette politique ne signifie pas pour autant que le Royaume puisse se passer durablement des importations. La production céréalière marocaine demeure fortement dépendante des conditions climatiques, et les années déficitaires continueront de nécessiter un recours au marché extérieur. La question n’est donc pas l’autosuffisance à tout prix, mais la réduction de l’exposition aux chocs.
C’est ici que la campagne actuelle prend une dimension stratégique. Une politique céréalière résiliente repose sur trois ressorts : tirer pleinement parti des bonnes années, diversifier les sources d’approvisionnement lorsque la production nationale est insuffisante et disposer de réserves capables d’amortir les périodes de tension. Après plusieurs années durant lesquelles l’urgence consistait à compenser la faiblesse des récoltes, le Maroc dispose cette fois d’une fenêtre pour reconstruire ses marges de sécurité. Encore faut-il que la production atteigne effectivement les silos.
Le véritable coût de la sécheresse apparaît ainsi sous un autre jour. Il ne se mesure pas seulement aux récoltes perdues ou aux importations supplémentaires. Il se retrouve aussi dans la nécessité de mobiliser des incitations publiques, de renforcer les capacités de stockage et d’améliorer toute la chaîne qui relie le producteur au consommateur. Une bonne pluviométrie peut redresser une campagne en quelques mois ; elle ne rétablit pas instantanément les mécanismes de résilience mis à rude épreuve par plusieurs années de déficit.
Les quelque 5 millions de quintaux collectés à fin juillet résument ce paradoxe. Ils ne signalent pas une récolte insuffisante, mais un écart encore important entre le potentiel agricole retrouvé et la capacité à le sécuriser. Après avoir longtemps cherché à garantir l’arrivée du blé dans le pays, le Maroc doit désormais réussir une autre opération : faire en sorte qu’une partie substantielle de ce qu’il produit reste disponible lorsque les conditions seront de nouveau moins favorables.
La campagne 2025-2026 ne sera donc pas seulement jugée à l’aune des 90 millions de quintaux récoltés. Elle le sera aussi à la capacité du pays à transformer cette abondance en réserves réellement mobilisables. Dans un environnement climatique plus incertain, la sécurité céréalière ne se mesure plus uniquement à ce que le Maroc produit une bonne année. Elle se mesure à ce qu’il parvient à conserver pour la mauvaise.
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