BEAUTÉ MAROCAINE : LE MAROC FOURNIT LES TRÉSORS, LE MONDE ENCAPSULE LES PROFITS !

L’urgence d’une souveraineté industrielle face à l’explosion du marché mondial des cosmétiques
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la situation actuelle du Maroc. Voilà un pays doté d’une biodiversité exceptionnelle, de ressources botaniques recherchées dans le monde entier, de traditions cosmétiques millénaires et de communautés qui préservent des savoir-faire uniques, mais qui continue de laisser échapper une partie considérable de la valeur économique générée par ce patrimoine.
L’huile d’argan, la rose de Damas, le safran de Taliouine, les plantes aromatiques et médicinales, les eaux florales et j’en passe: autant de ressources qui alimentent l’imaginaire et les formulations de l’industrie internationale de la beauté.
Mais et avec toutes ces ressources reléguées au fin fond du pays, une question dérangeante mérite enfin d’être posée : Pourquoi le Maroc est-il encore si souvent reconnu comme une origine prestigieuse des ingrédients, plutôt que comme une puissance industrielle et commerciale de la beauté ?
Le phénomène mérite mieux qu’une polémique sur quelques marques internationales qui profite du nom « Morrocan » pour multiplier les profits. Il appelle une véritable réflexion sur la souveraineté économique, la propriété intellectuelle et la captation de valeur.
1. Un marché mondial qui change d’échelle
La beauté n’est plus seulement une industrie de consommation. C’est une industrie de puissance économique, de technologie, de recherche, de propriété intellectuelle et d’influence culturelle.
Les perspectives économiques donnent la mesure de l’enjeu. Selon les estimations de Global Market Insights publiées en août 2026, le marché mondial de la beauté et des soins personnels pourrait atteindre environ 1 000 milliards de dollars en 2026 et 1 500 milliards de dollars à l’horizon 2035. Cela représenterait une progression de près de 500 milliards de dollars en dix ans, soit un taux de croissance annuel moyen estimé à 4,1 % sur la période 2026-2035.
Le rapport souligne également la concentration économique du secteur autour d’une poignée de marques et de pays : les cinq principaux groupes représenteraient ensemble 18,8 % du marché en 2025.
Autrement dit, nous sommes face à une industrie mondiale considérable, structurée autour de groupes capables de maîtriser la recherche, la formulation, les marques, les réseaux de distribution et les marchés internationaux.
Mais le segment le plus intéressant pour le Maroc est celui des cosmétiques naturels et biologiques.
Selon le diagnostic Maroc 2026 du Groupe de la Banque mondiale et de l’International Finance Corporation (IFC), ce segment représente près de 30 % d’un marché mondial de la beauté et des soins personnels évalué dans cette étude à 605 milliards de dollars. Sa croissance annuelle moyenne est estimée à 6,9 % sur la prochaine décennie. Cela représente un marché de départ d’environ 181,5 milliards de dollars.
En appliquant un taux de croissance annuel de 6,9 % pendant dix ans, on obtient une valeur théorique d’environ 353,7 milliards de dollars en 2035.
Le marché des cosmétiques naturels et biologiques pourrait donc presque doubler en une décennie. Et c’est précisément sur ce terrain que le Maroc devrait être particulièrement bien positionné.Il possède les ressources, les territoires, les savoir-faire et une identité culturelle différenciante. Pourtant, disposer des ingrédients ne signifie pas maîtriser le marché.
2. Le paradoxe marocain : un patrimoine exceptionnel, une industrie encore trop modeste
Le diagnostic du Groupe de la Banque mondiale et de l’IFC publié en mars 2026 est particulièrement éclairant. Il identifie explicitement la fabrication de cosmétiques naturels à partir de l’huile d’argan comme une opportunité d’investissement stratégique pour le Maroc.
Et les constats sont sans ambiguïté : 93 % des exportations d’huile d’argan sont réalisées en vrac. Selon le même diagnostic, 93 % des exportations d’argan sont ensuite transformées et commercialisées sous marque à l’étranger.
Le rapport relève également que la transformation cosmétique locale demeure insuffisamment développée et que les lacunes en matière de traçabilité et les contraintes réglementaires freinent les investissements industriels.
Voilà le cœur du problème. Le Maroc produit une matière première recherchée. D’autres acteurs peuvent ensuite maîtriser la formulation, le conditionnement, la marque, la distribution et la relation avec le consommateur final.
Le pays conserve une partie de la valeur agricole, mais laisse échapper une partie importante de la valeur industrielle et commerciale. Et ce n’est pas seulement une interprétation militante : c’est un diagnostic documenté par l’IFC.
3. Les chiffres du manque à gagner : ce que le Maroc laisse sur la table
Le marché marocain lui-même constitue une formidable opportunité. Puisque, selon le diagnostic de l’IFC, le marché national des cosmétiques était estimé à 1,9 milliard de dollars en 2024. Il pourrait atteindre 4 milliards de dollars en 2034, avec une croissance annuelle moyenne estimée à 7,6 %. Le Maroc dispose donc d’un marché intérieur suffisamment important pour soutenir le développement de véritables champions industriels nationaux.
Mais regardons également le commerce extérieur. En 2024, les exportations marocaines de la catégorie agrégée des cosmétiques et de la parfumerie étaient estimées à 83,8 millions de dollars, contre 420 millions de dollars d’importations. Le déficit commercial correspondant atteint ainsi 336,2 millions de dollars. Ici, un calcul simple s’impose : 420 millions moins 83,8 millions, soit 336,2 millions de dollars. C’est ainsi que les exportations couvrent à peine environ 20 % des importations de cette catégorie.
Ces données, compilées par Qoovee à partir de CEPII/BACI et des données UN Comtrade, ne concernent pas exclusivement les marques marocaines. Elles portent sur une catégorie commerciale agrégée de cosmétiques et de parfumerie. Elles révèlent néanmoins un déséquilibre économique préoccupant : le Maroc importe beaucoup plus de produits de beauté et de parfumerie qu’il n’en exporte. Et pendant même temps, les matières premières marocaines contribuent à alimenter des chaînes de valeur internationales.
4. L’argan : le cas d’école d’une valeur qui échappe à son territoire
Pour de nombreuses raisons objectives, l’argan devrait être un exemple mondial de réussite industrielle marocaine. Selon l’IFC, le Maroc bénéficie d’une position quasi monopolistique dans la production mondiale d’huile d’argan. La filière concerne près de trois millions de personnes vivant dans et autour de l’arganeraie. On devrait s’inspirer un peu des phosphates pour cette ressource. Pourtant, la transformation locale et la création de produits cosmétiques finis restent insuffisamment développées.
Une enquête publiée par Investigate Europe le 14 novembre 2025 souligne également les difficultés économiques rencontrées par certaines coopératives féminines, confrontées à la puissance des multinationales, à la sécheresse et à la pression des intermédiaires. Elle estime le marché mondial de l’argan à plus de 700 millions de dollars.
Le problème dépasse donc la question des marques. Il touche à la répartition des revenus, à la pérennité des coopératives, à la rémunération des productrices et à la capacité du Maroc à contrôler les étapes les plus rémunératrices de la filière.
Et l’argan n’est le seul exemple. Loin ds arganeraies du Souss-Massa et d’Essaouira, la rose de Damas de Kelaat M’Gouna, le safran de Taliouine, les plantes aromatiques et médicinales, les huiles végétales et les extraits botaniques d’autres régions du Maroc méritent la même réflexion stratégique.
5. Le Maroc face à ses concurrents : l’Égypte et le Vietnam ont compris l’enjeu
L’un des constats les plus préoccupants du rapport de l’IFC concerne les performances à l’exportation. Sur la période historique étudiée, les exportations de cosmétiques marocains restent très en retrait par rapport à celles de pays comparables.
À titre d’ordre de grandeur, le rapport de l’IFC situe les exportations marocaines autour de 100 millions de dollars, celles du Vietnam autour de 320 millions et celles de l’Égypte autour de 700 millions de dollars. L’IFC estime également les taux de croissance annuels moyens des exportations de cosmétiques à 19 % pour l’Égypte, 12 % pour le Vietnam et 7 % pour le Maroc.nCe différentiel devrait interpeller les décideurs marocains dans les départements de l’agriculture, le l’économie sociale et solidaire ainsi que le commerce et l’industrie.
Il ne suffit pas de posséder des ressources naturelles rares. Il faut savoir bâtir autour d’elles une industrie compétitive.
La Corée du Sud, avec ses marques et son modèle d’innovation, illustre brillamment cette stratégie. Ses exportations de cosmétiques ont atteint 10,28 milliards de dollars en 2024, selon les données citées par Global Market Insights. La stratégie K-Beauty devrait être un modèle a suivre, mais sans oublier ce qui fait la singularité du Maroc. Le pays ne doit pas nécessairement copier le modèle coréen. Il doit construire le sien.
6. Combien le Maroc pourrait-il gagner d’ici 2035 ?
Il faut distinguer deux notions : le manque à gagner déjà observable, c’est-à-dire la valeur ajoutée non captée, les importations et la transformation réalisée à l’étranger ; et le potentiel futur, autrement dit les revenus que le Maroc pourrait générer en développant sa propre industrie.
À ce stade, on ne peux pas confirmer un montant précis de parts de marché que le Maroc aurait déjà perdues ou perdra d’ici 2035. Il n’existe pas, dans les données consultées, de scénario contrefactuel permettant de calculer cette perte avec certitude. En revanche, on peut construire des scénarios illustratifs pour mesurer l’enjeu.
Si nous prenons comme référence le marché mondial de la beauté estimé à 1 500 milliards de dollars en 2035, on peut déjà faire quelques extrapolations. Dans le cas où les entreprises marocaines parvenaient à capter seulement 0,01 % de ce marché, cela représenterait 150 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel. Avec une part de 0,05 %, ce chiffre atteindrait 750 millions de dollars. À 0,10 %, il représenterait 1,5 milliard de dollars. Et à 0,20 %, il atteindrait 3 milliards de dollars. Cependant, ces montants ne sont pas des prévisions. Ils illustrent ce que représenteraient différentes parts du marché mondial, sous l’hypothèse que les entreprises marocaines puissent effectivement accéder à ces débouchés.
Mais un autre chiffre est beaucoup plus intéressant. Le diagnostic de l’IFC identifie un potentiel d’environ 600 millions de dollars d’investissements supplémentaires d’ici 2035 dans la transformation de l’argan et des ingrédients naturels. Ce scénario pourrait être associé à la création de 17 000 emplois directs et indirects. Il s’agit d’une estimation fondée sur des hypothèses d’investissement, de valeur ajoutée et de création d’emplois, et non d’un engagement financier déjà acquis.
L’IFC estime également qu’environ 3,1 milliards de dollars d’investissements cumulés seraient nécessaires pour générer 2,2 milliards de dollars de valeur ajoutée supplémentaire dans l’ensemble du secteur cosmétique marocain à l’horizon 2034. Voilà une perspective autrement plus intéressante qu’une simple bataille de noms commerciaux, MOROCCANOIL et MOROCCAN BEAUTY, déjà encapsulé par deux marques.
7. Que doit faire le gouvernement marocain ?
Il est temps de passer des discours sur le Made in Morocco à une véritable politique industrielle de la beauté. Dans cet article, nous proposons sept priorités.
Première priorité : créer une stratégie nationale Beauty & Cosmetics Morocco 2035.
Une feuille de route interministérielle associant l’Industrie, le Commerce, l’Agriculture, l’économie sociale et solidaire, l’Investissement, la Recherche scientifique et la Coopération internationale.
Deuxième priorité : protéger les ressources et les identités territoriales. Renforcer les indications géographiques, les appellations d’origine, les marques collectives et les dispositifs de protection des savoir-faire traditionnels.
Troisième priorité : développer les unités de transformation dans les territoires producteurs. Kelaat M’Gouna, Taliouine, le Souss, Essaouira et les autres bassins de production doivent devenir des territoires de transformation, de formulation et d’innovation, et non seulement de collecte.
Quatrième priorité : investir dans la R&D et la formulation. Créer des passerelles entre universités, laboratoires, industriels, coopératives et centres de recherche internationaux. Le Maroc doit développer ses propres actifs scientifiques, ses formulations et ses brevets.
Cinquième priorité : faire émerger des marques marocaines internationales. Soutenir les PME, les entrepreneurs, les fabricants et les jeunes marques avec des financements, des incubateurs spécialisés, des dispositifs d’exportation et un accompagnement réglementaire.
Sixième priorité : construire une véritable chaîne de valeur inclusive. Les coopératives féminines doivent pouvoir devenir des partenaires industriels et commerciaux, avec des contrats équitables, une meilleure rémunération et un accès à la formation et aux technologies.
Septième priorité : attirer les investissements étrangers sous condition de création de valeur locale. Il ne s’agit pas d’imposer une fermeture économique, mais de favoriser les partenariats qui apportent des capacités industrielles, des emplois qualifiés, des transferts technologiques, de la recherche et des débouchés pour les producteurs marocains.
8. Le Maroc doit choisir : fournisseur de matières premières ou puissance mondiale de la beauté ?
La question soulevée par des marques telles que Moroccanoil ou Moroccan Beauty ne devrait pas être réduite à une polémique sur leurs noms, leur nationalité ou leur stratégie commerciale. Il faut distinguer le droit des entreprises à créer des marques internationales, les règles relatives à l’origine des produits et la question fondamentale du partage de la valeur économique.
Une marque étrangère qui achète des ingrédients marocains n’est pas nécessairement une menace. Elle peut même être un excellent partenaire. Mais lorsque les ressources viennent du Maroc, que le savoir-faire est issu de ses territoires et que la transformation, la propriété intellectuelle et les bénéfices commerciaux se construisent ailleurs, il faut se demander si le modèle économique suivi est suffisamment ambitieux.
Le Maroc a besoin d’une nouvelle génération de champions industriels. Des entreprises capables de transformer la rose de Damas en actifs cosmétiques brevetés, l’argan en gammes de soins à forte valeur ajoutée, les plantes médicinales en ingrédients standardisés, les savoir-faire ancestraux en innovations scientifiques et les ressources territoriales en marques internationales.
C’est aussi là que réside l’intérêt de construire des ponts entre le Maroc, la France, le Japon et les autres grandes puissances de l’industrie cosmétique : non pas pour exporter un patrimoine ancestral sans contrepartie, mais pour développer des partenariats équilibrés qui renforcent les capacités marocaines.
La coopération internationale doit être un accélérateur de souveraineté industrielle, pas une alternative à celle-ci. Le Maroc n’a pas besoin de moins de partenaires étrangers. Il a besoin de partenariats plus ambitieux et plus équilibrés. Et surtout, il doit cesser de considérer ses ressources naturelles comme une fin en soi. Elles sont le point de départ d’une industrie que nous avons encore largement les moyens de construire.
La beauté marocaine ne doit pas seulement inspirer le monde. Elle doit aussi enrichir ceux qui la font vivre. Le temps est venu de passer de l’exportation de nos trésors à la construction d’une véritable puissance marocaine de la beauté.
Maintenant, la question que je pose aux autorités marocaines est simple : en 2035, voulons-nous encore être le pays qui fournit les ingrédients des grandes marques mondiales, ou celui qui possède ses propres marques, ses propres technologies, ses propres brevets et ses propres champions industriels ?
Sources principales et références
● Groupe de la Banque mondiale / IFC, Morocco Country Private Sector Diagnostic, mars 2026 : analyse de la filière argan, des cosmétiques naturels, des obstacles industriels et des opportunités d’investissement.
● Global Market Insights, Cosmetics and Beauty Market 2026–2035 : estimations et projections du marché mondial.
● Investigate Europe, 14 novembre 2025 : enquête sur les coopératives féminines marocaines et la répartition de la valeur dans la filière argan.
● Qoovee, données commerciales 2024 compilées à partir de CEPII/BACI et UN Comtrade : exportations et importations marocaines de cosmétiques et parfumerie.
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