Politique

Médiation politique au Maroc : l’étude du CAESD alerte sur une rupture grandissante entre citoyens et institutions

Lorsqu’un citoyen est confronté à un problème public, la question devrait être simple : à qui s’adresser ? À l’élu, au parti politique, à l’administration ou au gouvernement ? Et lorsqu’une décision est prise, qu’une promesse est annoncée ou qu’une politique publique ne produit pas les résultats attendus, une autre question se pose : qui en est responsable ?

C’est autour de ces interrogations concrètes que s’articule l’étude récente du Centre Africain d’Études Stratégiques et de la Digitalisation (CAESD), intitulée « Prévenir la rupture : reconstruire la médiation, la confiance et la responsabilité politique au Maroc ». Derrière la notion de médiation, les auteurs s’intéressent à la capacité des institutions à faire remonter les attentes de la société vers les lieux où se prennent les décisions, puis à rendre compte de ce qui est fait.

L’étude ne décrit pas un manque d’institutions. Le Maroc dispose de partis politiques, d’un Parlement, d’un gouvernement, d’administrations et de plusieurs mécanismes de participation. Elle interroge plutôt la capacité de ces structures à assurer pleinement leur rôle dans la relation entre le citoyen et la décision publique.

Les données reprises dans l’étude illustrent ce décalage. Selon l’Arab Barometer, 68 % des Marocains soutiennent un régime parlementaire pluraliste. Dans le même temps, la confiance déclarée atteint 33 % pour le gouvernement et 38 % pour le Parlement. Pour le CAESD, cet écart invite à distinguer l’adhésion au principe démocratique du rapport concret que les citoyens entretiennent avec les institutions qui le font fonctionner.

La question de la responsabilité devient alors centrale. Une orientation générale peut fixer une priorité, mais sa mise en œuvre suppose ensuite des décisions sur les moyens, les budgets, les délais et l’exécution. Lorsque ces différents niveaux ne sont pas clairement distingués, le citoyen peut avoir du mal à savoir qui a décidé, qui devait agir et qui doit répondre du résultat.

C’est l’un des principaux constats de l’étude. Quand plusieurs acteurs interviennent dans une même politique sans que leurs responsabilités soient clairement identifiables, il devient plus difficile d’évaluer les résultats et de demander des comptes. En cas de retard ou d’échec, la responsabilité risque alors de se diluer au lieu d’être assumée par l’institution ou le responsable compétent.

Le même raisonnement s’applique aux partis politiques, qui constituent l’un des principaux canaux entre la société et la décision publique. Leur rôle ne se limite pas à présenter des candidats lors des élections. Ils doivent aussi écouter les attentes de la société, former des responsables et proposer des solutions.

Or, le nombre de partis ne garantit pas, à lui seul, la diversité des choix proposés aux citoyens. L’étude rappelle que 31 formations ont participé aux élections législatives de 2021, dont 12 sont entrées à la Chambre des représentants. Pour le CAESD, la question n’est donc pas seulement de savoir combien de partis participent à la compétition, mais si le citoyen peut réellement distinguer leurs positions et comparer leurs propositions sur les principaux choix économiques et sociaux.

Des formations peuvent partager les mêmes grandes priorités tout en proposant des moyens différents pour les atteindre. C’est précisément cette différence entre les solutions qui permet au citoyen de choisir, puis d’évaluer ceux qu’il a élus.

Quand le citoyen cherche d’autres canaux

Cette question prend une dimension nouvelle avec le numérique. Lorsqu’un problème surgit aujourd’hui, le citoyen ne passe plus nécessairement par un parti, un syndicat ou un média pour le faire connaître. Une publication sur les réseaux sociaux peut attirer l’attention de milliers de personnes en quelques heures et transformer une affaire locale en sujet national.

Selon les données reprises par l’étude, 91 % des personnes âgées de plus de cinq ans utilisaient Internet en 2023, tandis que la participation aux réseaux sociaux atteignait 99,2 % parmi les internautes. Les institutions traditionnelles ne disposent donc plus du même monopole sur la circulation de l’information et l’expression des attentes.

Mais le numérique ne supprime pas les acteurs qui participent à la formation de l’opinion. Il en fait émerger de nouveaux : plateformes, algorithmes et créateurs de contenu influencent désormais le débat public sans être soumis aux mêmes mécanismes de responsabilité que les institutions politiques.

Pour le CAESD, la réponse ne consiste donc pas à contourner les institutions existantes, mais à renforcer leur capacité d’écoute et de réaction. L’étude propose notamment de développer une forme de « démocratie continue », avec des pétitions, des assemblées citoyennes, des budgets participatifs ou des plateformes numériques.

L’essentiel, toutefois, n’est pas de multiplier les outils. Une participation n’a de sens que si le citoyen sait à qui sa demande est adressée, dans quel délai elle sera traitée et ce qu’il advient de sa contribution.

L’étude envisage également l’utilisation de l’intelligence artificielle pour analyser un grand nombre de contributions et identifier les préoccupations émergentes. Mais elle fixe une limite claire : la technologie peut aider à écouter et à analyser, sans remplacer la décision politique ni la responsabilité humaine.

À l’horizon 2035, le CAESD envisage trois trajectoires : une restauration institutionnelle fondée sur une clarification des responsabilités, une gestion de l’image qui reporte les réformes et une rupture progressive des liens entre les citoyens et les canaux politiques traditionnels.

Au-delà de son diagnostic, l’étude souligne que la confiance des citoyens dans les institutions ne se décrète pas et ne dépend pas uniquement de la communication. Elle se construit lorsqu’un citoyen sait à qui s’adresser, comprend qui prend la décision et peut identifier celui qui doit répondre du résultat. Le principal enseignement du CAESD est donc de renforcer les institutions et les mécanismes qui assurent le lien entre les citoyens et la décision publique — partis politiques, élus, Parlement, administration et médias — tout en développant de nouveaux outils de participation, notamment les pétitions, les consultations et les plateformes numériques.