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GenZ, quand la jeunesse proteste, c’est à la politique de répondre

UNE GÉNÉRATION, UN RÉPERTOIRE COMMUN

Le 6 octobre, 266 000 personnes selon le ministère de l’Intérieur, 450 000 selon les organisations lycéennes, ont défilé dans une trentaine de villes françaises. Parti à la mi-septembre de quelques lycées de banlieue parisienne, le mouvement a provoqué ce jour-là la suspension des cours dans près de 900 des 3 700 lycées du pays. Les élèves dénoncent des bâtiments insalubres, des classes surchargées, des professeurs absents, une orientation anxiogène, des conditions de vie étudiante dégradées et des coupes budgétaires qui frappent notamment les aides au logement.

Le mouvement reprend le modèle des GenZ, une classe d’âge accolée à un indicatif téléphonique. Le phénomène a suscité une littérature abondante, qui cherche à en saisir le sens et les causes et qui s’appuie, pour l’essentiel, sur quelques cadres d’analyse éprouvés. Les sciences sociales offrent depuis longtemps les outils d’une telle lecture. Karl Mannheim établissait dès 1928 qu’une génération se définit moins par des dates de naissance que par une expérience historique partagée au moment où se forme le regard sur le monde. En France, Louis Chauvel a montré que les cohortes arrivées sur le marché du travail après les années 1980 ont connu, à diplôme égal, des trajectoires moins favorables que leurs aînés, et Camille Peugny a documenté le déclassement des enfants des classes moyennes. Ted Gurr rappelait dans Why Men Rebel que la révolte naît moins de la misère absolue que de l’écart entre ce que l’on attendait et ce que l’on obtient. Les jeunes de 2026 attendaient de l’école qu’elle les institue tout en reconnaissant leurs droits et de la société qu’elle leur ouvre une place. Ils mesurent l’écart, et ils le mesurent au même moment sur tous les continents.

La forme d’action constitue la seconde clé. Ces mobilisations s’organisent sur Discord, TikTok, Instagram ou Snapchat plutôt que dans les syndicats ou les partis. Lance Bennett et Alexandra Segerberg parlent d’action connective : chacun relaie et personnalise l’appel, sans organisation pour l’encadrer. Manuel Castells a décrit ces réseaux d’indignation et d’espoir ; Zeynep Tufekci a montré que la rapidité de mobilisation qu’ils procurent se paie d’une faible capacité à négocier et à durer. Le répertoire se répète d’un pays à l’autre : refus du chef, revendication d’apolitisme, drapeau pirate de One Piece brandi à Madagascar comme au Népal. En France, les syndicats étudiants avaient largement structuré la mobilisation contre le CPE en 2006 ; celle de 2026 repose principalement sur les réseaux, même si l’Union syndicale lycéenne, l’Union étudiante, la Fage et la CGT ont rejoint les cortèges, ce qui donne un mouvement hybride.

Le fond converge autant que la forme. Le Kenya en 2024 contre une loi de finances, le Népal en septembre 2025 après l’interdiction de plusieurs plateformes sociales, Madagascar à partir des coupures d’eau et d’électricité, le Maroc après un décès maternel à l’hôpital d’Agadir, la France à partir du ras-le-bol des lycéens : les contextes diffèrent, les régimes politiques aussi, mais les revendications se ressemblent. Les jeunes réclament des services publics qui fonctionnent, des chances qui ne se transmettent pas par héritage, des dirigeants qui rendent des comptes. « Nous voulons des hôpitaux, pas seulement des stades », scandait la GenZ à Rabat en octobre 2025. Les hôpitaux et les écoles existent au Maroc ; le slogan portait sur la place prioritaire que l’investissement public doit leur réserver. Les lycéens parisiens brandissent des pancartes qui dénoncent leur précarité : « Qui sème la misère récolte la colère ». Deux pays, un seul diagnostic.

Derrière ces causes se tient un malaise générationnel : une cohorte qui voit ses aînés mieux lotis, l’appréhension d’un avenir verrouillé par la naissance et l’orientation scolaire, l’aspiration à être entendue. Asef Bayat parlait d’acteurs non collectifs qui produisent une action collective sans mouvement structuré. La formule convient à ces jeunes, qui existent politiquement sans appartenir à aucune structure politique.

DES INSTITUTIONS ABSENTES, UNE POLICE EN PREMIÈRE LIGNE

Toute colère de jeunes rencontre d’abord des institutions censées l’accueillir : l’école, les services de l’emploi, les maisons de jeunes, les lieux de culture de proximité. Presque partout, à des degrés divers, ces relais manquent de moyens, restent éloignés de ceux qu’ils servent ou n’ont aucun pouvoir de décision. Les lycéens français demandent des classes chauffées et moins chargées, des enseignants remplacés, bref ce que l’Éducation nationale doit garantir. Les jeunes Marocains demandaient que la santé et l’éducation passent en tête des priorités de l’investissement public. Quand ces demandes ne trouvent aucun guichet politique, elles montent dans la rue, et la rue relève du maintien de l’ordre.

La police se retrouve alors seule face à une colère largement fondée. Les chiffres français le montrent : 6 547 interpellations depuis l’extension du mouvement à la fin septembre, dont 1 700 en une seule journée ; plus de 715 policiers et gendarmes blessés selon le Premier ministre ; 215 élèves blessés. Un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil, un adolescent de 14 ans a eu la mâchoire brisée, un autre de 15 ans a eu la main arrachée. Ces policiers n’ont pas choisi ce rôle. Beaucoup font face à des adolescents de l’âge de leurs propres enfants, avec pour consigne politique de tenir une rue que personne d’autre n’a su apaiser.

Les travaux sur le maintien de l’ordre documentent l’impasse du tout-sécuritaire. De nombreux chercheurs ont comparé la manière dont les polices différentes gèrent les protestations collectives, et mis en évidence les logiques propres à chaque doctrine de maintien de l’ordre. Leurs conclusions convergent : face à la contestation, la répression seule tend à durcir les mobilisations plutôt qu’à les éteindre. Le mécanisme est connu : un jet de projectiles appelle une grenade, la grenade fait un blessé, le blessé nourrit des mobilisations plus radicales. Une minorité agitatrice, qui attise la violence dans les cortèges ou derrière les smartphones, trouve dans cette spirale le terrain qu’elle cherchait.

Protéger ces jeunes, qui portent des revendications légitimes et les expriment pacifiquement, incombe aux responsables politiques, et d’abord au gouvernement, quel qu’il soit. Il s’agit de les protéger des instigateurs, mais aussi de la force publique, y compris la plus légitime. Les jeunes ont droit à une écoute, à des canaux d’expression et à un dialogue dès que des représentants acceptés par le mouvement apparaissent. Or, faute de responsables politiques présents, en France comme au Maroc, la police tient seule les manifestations de jeunes. Ce face-à-face n’a rien d’accidentel : il résulte d’une démission collective, celle des institutions qui laissent à la police ce qui relève du politique. Préserver la fonction policière commence par la décharger de ce rôle. Sinon, elle expose les jeunes à la violence et s’expose à la défiance de la population qu’elle sert.

RABAT ET PARIS : UN MIROIR

À l’automne 2025, la gestion marocaine du mouvement GenZ212 a été scrutée et critiquée, y compris en France. Les associations avancent près de 2 000 arrestations, des centaines de poursuites et des dizaines de personnes incarcérées. Ces critiques sur la gestion judiciaire méritent d’être entendues. Le bilan du ministère de l’Intérieur fait d’ailleurs état de 354 blessés, dont 326 parmi les forces publiques.

La France fournit pourtant un terme de comparaison difficile à contourner pour la gestion policière et judiciaire. En une dizaine de jours, et alors que le mouvement se poursuit, ses forces de l’ordre ont procédé à 6 547 interpellations, plus de trois fois le chiffre que les associations avancent pour l’ensemble du mouvement marocain, et des mineurs ont été mutilés par des armes dites de force intermédiaire. Le Premier ministre français récuse toute instruction politique de répression et rappelle le nombre de policiers blessés. L’argument est recevable, et il vaut aussi pour les forces marocaines. Chacun des deux pays a de quoi examiner sa pratique, et aucun n’a titre à faire la leçon à l’autre.

Les contextes socio-économiques diffèrent : le chômage des jeunes est plus élevé au Sud, tandis que les inégalités de parcours et le poids du milieu social pèsent plus lourdement au Nord. Une même aspiration traverse pourtant les deux rives : être entendu, compter dans les décisions. Elle est générationnelle, et ni les frontières ni les régimes politiques ne la retiennent.

LE DISCOURS ROYAL : LA JEUNESSE EN TÊTE DES POLITIQUES PUBLIQUES

Le discours que SM le Roi a prononcé le vendredi 9 octobre devant le Parlement, à l’ouverture de la première session de la douzième législature, situe la question là où elle se pose. SM le Roi y demande de placer les questions de jeunesse « en tête des politiques publiques et des préoccupations des instances de gouvernance », dans le cadre d’une vision intégrée. Il en fixe le but : que les jeunes aient l’assurance d’opportunités qui renforcent leur confiance dans leur pays et leur permettent d’y bâtir leur avenir dans la liberté, la dignité et la stabilité.

Trois éléments de cette orientation rejoignent l’analyse qui précède. Le premier est le rang. Une question placée en tête des politiques publiques cesse d’être un problème d’ordre public que l’on confie à la police quand il déborde. Elle devient un sujet de gouvernement et d’Etat, ce qui manquait à la rue marocaine de 2025 comme à la rue française de 2026. Le deuxième est la méthode. La vision intégrée s’attaque au cloisonnement décrit plus haut : l’école, la formation, l’emploi, la culture et la jeunesse relèvent d’institutions séparées, et aucune ne répond seule du parcours d’un jeune. Un parcours cohérent, de l’éducation à l’insertion économique et sous le signe de l’égalité des chances, suppose qu’une autorité en réponde. Le troisième est le mot de confiance. SM le Roi parle de la confiance des jeunes dans leur pays, au-delà de leurs besoins matériels, et ce choix rejoint le signal que ces jeunes ont envoyé par leur abstention de septembre.

La liberté et la dignité engagent aussi la manière dont l’État accueille l’expression des jeunes, dans la rue comme sur les réseaux. Un jeune appelé à bâtir son avenir dans la liberté ne peut pas rencontrer d’abord l’institution sous la forme d’un cordon de police.

Une orientation royale fixe un cap sans régler le détail de sa mise en œuvre. Le passage consacré à la jeunesse énonce une priorité, une méthode et un objectif. Il revient au gouvernement et au Parlement de les traduire en politiques, avec des responsables identifiés, des indicateurs et un calendrier. Le même discours exige l’application sans délai de la déconcentration et de la régionalisation avancée, et il appelle le secteur privé à créer davantage d’emplois : deux leviers dont dépend directement ce qu’un jeune vit de l’école, de l’hôpital et du marché du travail dans sa province.

LES DÉFIS DU PROCHAIN GOUVERNEMENT

Le PAM a obtenu 97 sièges sur 395, le RNI 66 et l’Istiqlal 65, avec une participation de 38,08 %, l’une des plus basses depuis près de vingt ans. Les 18-24 ans ne représentent que 4 % des inscrits. Le prochain gouvernement exercera donc sous le regard d’une génération qui n’a pas voté et qui n’a pas disparu, avec une orientation royale à traduire en actes. Cinq chantiers s’imposent pour donner corps à la vision intégrée que le Roi a demandée.

Le premier consiste à tirer les leçons de la gestion française des mouvements sociaux et à ne pas en reproduire les mécanismes : écouter, prévenir, dialoguer, faire confiance et ne pas se défausser sur la police pour gérer une exaspération et un sentiment d’injustice que les institutions ont laissés sans réponse. Une doctrine de maintien de l’ordre fondée sur le dialogue protège à la fois les jeunes et les agents.

Le deuxième consiste à entendre les revendications que les jeunes ont exprimées en 2025, à commencer par la priorité des investissements publics à la santé et à l’éducation, puis l’emploi des jeunes et la lutte contre la corruption. Le gouvernement a annoncé en octobre 2025 un effort budgétaire inédit de 140 milliards de dirhams pour la santé et l’éducation en 2026. Une annonce ne vaut pas un résultat. Il faut publier chaque trimestre ce que les jeunes constatent eux-mêmes : lits d’hôpital ouverts, médecins affectés en région, enseignants recrutés et présents devant les classes, écoles construites ou réparées, qualité de l’enseignement pour tous.

Le troisième consiste à définir des mécanismes de concertation et de suivi : une instance permanente, avec des représentants que les jeunes choisissent eux-mêmes, collectifs en ligne compris ; un calendrier d’engagements publics ; un rapport annuel devant le Parlement. Le Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative, prévu par l’article 33 de la Constitution, pourrait devenir le lieu où se conçoit et se décide, pour les jeunes et par les jeunes, ce qui les concerne.

Le quatrième consiste à activer les autres institutions. SM le Roi a lui-même lié la qualité des services publics à la déconcentration. Les académies régionales d’éducation, les centres de formation professionnelle, les agences pour l’emploi, les centres hospitaliers régionaux, les centres socio-culturels et les maisons de jeunes doivent remplir leur mission, et les médias publics accompagner le processus. Là où un responsable a failli, il est remplacé. La reddition des comptes conditionne la confiance.

Le cinquième consiste à donner à cette jeunesse une place, un pouvoir et des moyens : inscription automatique sur les listes électorales à 18 ans, conseils de jeunes dans les communes, budgets participatifs, représentation réelle dans les instances de décision. Une participation qui ne change aucune décision lasse plus vite qu’une absence de participation.

UNE JEUNESSE QUI CROIT ENCORE

Je vois dans la séquence spontanée de la GenZ marocaine, celle qui s’est tenue à distance des instigateurs de chaos, un motif d’optimisme pour le pays. Une génération qui s’inquiète de sa place, de son école, de son hôpital et de son avenir se préoccupe de la chose publique, même quand elle tourne le dos aux urnes. L’abstention de septembre, avec seulement 4 % d’inscrits chez les 18-24 ans, adresse un message de refus à toute la classe politique. GenZ212 a presque disparu des radars sans s’être convertie en offre politique : l’énergie existe, et elle attend un canal, un accueil. Le discours royal du 9 octobre lui offre un cadre, puisqu’il demande à ceux qui gouvernent de placer la jeunesse au premier rang de leurs préoccupations. Aux responsables politiques de le remplir, et aux jeunes de juger sur pièces. Une jeunesse qui proteste croit encore que quelqu’un l’entendra. Le pire serait qu’elle cesse d’y croire.

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