Rapport de la Banque mondiale: Nouvelles technologies et travail en mutation

19 mai 2021 - 01:13

Les analyses et les préconisations de ce rapport de la Banque mondiale méritent d’être examinées et pourraient heurter des intérêts puissants. Nous vous laissons juges. Ce rapport a été écrit avant la pandémie C19. Celle-ci a accentué bien des facteurs qui y sont identifiés. Notamment la précarisation des conditions de travail.

Le Rapport produit par la Banque mondiale en 2019 porte sur les défis singuliers que les nouvelles technologies et les formes d’organisation associées (plateformes) font peser sur le marché du travail.

En termes d’innovations technologiques, les robots et l’intelligence artificielle vont supprimer dans tous les pays des emplois peu qualifiés. Quant aux formes d’organisations nouvelles, ce sont les plateformes qui révolutionnent la façon dont on créé aujourd’hui de la valeur marchande.

Grâce au numérique, les sociétés commerciales investissent dans des plateformes d’échange de taille mondiale. Celles-ci créent de la valeur en établissant un réseau virtuel qui relie clients, producteurs et prestataires. Les plateformes constituent ainsi des formes d’entreprises radicalement nouvelles.

Elles se créent avec peu d’emplois et d’actifs productifs, mais elles peuvent procurer dans le monde des revenus à des millions de personnes au statut précaire (Uber, B and B…), tout en échappant aux règles et fiscalité des Etats.
Compétences élevées et qualités relationnelles et adaptatives
Globalement, les nouvelles technologies font appel à un niveau plus élevé de compétences. Ces compétences nouvelles portent non seulement sur les connaissances techniques, mais aussi socio-comportementales. Savoirs faire, esprit critique, aptitudes à la coopération, à l’empathie, à l’adaptation forment la combinaison de savoirs requis pour affronter le monde de ces technologies nouvelles. Ceci concerne tous les pays, en développement et avancés. A noter que les connaissances socio-comportementales s’acquièrent aux plus jeunes âges, au stade du préscolaire.

Cette nouvelle vague d’innovations (on parle de 4° Révolution industrielle) crée de profondes incertitudes. Incertitudes pour les citoyens (notamment les jeunes), pour les Etats et pour les entreprises.

Une grande partie des enfants d’aujourd’hui occuperont quand ils seront adultes des emplois qui n’existent pas encore !
Comme depuis toujours, les innovations technologiques créent aussi de nouvelles opportunités d’activités et donc d’emplois.

Le progrès technique, historiquement, a contribué à l’élévation de la richesse et à la création d’emplois dans les pays avancés. Il « redistribue les cartes » entre sortants et entrants, gagnants et perdants.

Cependant, l’évolution sur les années récentes concerne aussi la forme de la mise au travail, avec le recul relatif du salariat. D’ores et déjà, se développe à grande échelle et dans tous les pays du monde, la gig economy.

C’est-à-dire l’économie des « petits boulots », qui touche principalement les jeunes, notamment dans les villes.
Dégradation des conditions de travail et nouvelles protections sociales.

Malgré la progression régulière du Développement Humain dans le monde (améliorations quantitatives de la santé, de l’éducation, du niveau des revenus), le Rapport souligne que la croissance des inégalités, réelles et perçues, et la précarisation d’une masse croissante d’emplois, conduit à une dégradation des conditions de travail. Actuellement dans les pays en développement, 8 personnes sur 10 ne sont couvertes par aucune assistance sociale. Et 6 sur 10 travaillent dans l’informel. Tandis que dans les pays avancés, les protections sociales basées sur les cotisations salariales sont menacées.

Même si l’Organisation Mondiale du Travail (OIT) préconise encore la progression des emplois salariés formels, nous devons prendre en compte, selon le Rapport, la très rapide progression dans le monde des activités hors salariat. Y compris pour les jeunes diplômés, notamment dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen Orient.

Dès lors, le Rapport préconise d’instaurer de nouveaux dispositifs de protection sociale. Des dispositifs non pas financés sur les salaires, mais sur les fonds publics. Ainsi, les innovations de la 4° Révolution industrielle (celle du numérique) poussent à modifier les institutions de protection des travailleurs. Et redonnent à l’Etat un rôle. Mais sur quelles ressources?
Au total, la Banque mondiale plaide pour une refonte du contrat social dans les pays en développement, qui serait basé sur trois axes :

• un investissement massif et précoce dans le capital humain (école, santé)

• une protection accrue des travailleurs (instauration d’une protection minimale garantie) sur fonds publics en échange d’une flexibilisation des règles du travail

• et pour financer les dépenses publiques découlant de ces deux premiers axes, le Rapport préconise la recherche de ressources fiscales dans l’amélioration de l’efficacité des systèmes fiscaux. Mais aussi dans la taxation accrue des revenus fonciers du péri-urbain qui connaissent une très vive croissance avec l’urbanisation. Et dans la réduction de l’évasion fiscale. Des taxes sur le sucre, le tabac et le carbone pourraient s’ajouter, qui auraient en outre des effets positifs sur la santé et l’environnement.

On peut s’étonner de telles préconisations de la part d’une institution qui a poussé au désengagement de l’Etat, à la réduction de la fiscalité, depuis sa création. Est ce un effet de luttes internes à l’institution? La perception que la montée des inégalités met en danger le système capitaliste ? Après tout, le thème des inégalités a été discuté à la conférence de Davos à la fin des années 2010.

Jacques Ould Aoudia, Économiste, et Vice président de l’association franco marocaine « Migrations et développement ».

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