USA : le Privilège d’Empire menacé

11 janvier 2022 - 01:36

Nous poursuivons dans ce texte notre élaboration sur le « privilège d’empire » amorcé en 2020 dans un texte précédent. Nous restons dans cet article sur la dimension internationale de l’hégémonie américaine. Celle-ci s’effectue par le biais du dollar, devenue monnaie de paiement et de réserve internationale.
S’ajoute depuis quelques années, l’avantage digital que les Etats-Unis ont pris notamment via le monopole exercé par les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft).

Ne sont pas traités ici les conséquences internes aux USA du tournant pris en 1971 par le président Nixon. Conséquences internes qui se sont manifestées par le découplement de la croissance de la productivité de celle des salaires. Et donc par une augmentation continue des inégalités. Mais c’est une autre histoire.

Le privilège d’empire exprime le fait que les Etats-Unis accumulent chaque année des déficits externes qui forment une dette en dollars vis-à-vis du Reste du monde. Cette accumulation a produit une dette colossale qui a la caractéristique de n’être pas remboursable. En d’autres termes, les Etats-Unis payent leurs importations et les investissements qu’ils effectuent à l’extérieur en monnaie (le dollar) dont ils n’auront jamais à honorer le paiement.

Cela résulte de la décision unilatérale prise en aout 1971, par le président américain, de ne plus assurer la convertibilité en or du dollar. Et de l’accord de fait des autres pays de prendre le dollar comme monnaie pour les transactions internationales et les réserves de change de leur banque centrale. Une détention sans espoir de récupération en or (ou en autre actif réel) de ces avoirs libellés en dollars (qui est monnaie de papier).

Dans les faits, les Etats-Unis accumulent depuis cette date des déficits commerciaux et courants qui croissent régulièrement. Traduits en termes simples, cela signifie que les Etats-Unis dépensent plus qu’ils ne créent de richesse. Qu’ils vivent donc à crédit. Le Reste du monde finance ainsi, par le crédit, la surconsommation américaine. Et ce, depuis 50 ans.

Nous avons là un fait massif ! Un pays qui dépense sans compter en s’endettant sans perspective d’avoir à rembourser. C’est ce que nous nommons le « privilège d’Empire ». On comprend l’énergie que les Etats Unis déploient pour ne pas perdre ce privilège ! ! A la façon de Trump ou d’Obama / Biden.

C’est la puissance des Etats-Unis, économique, militaire, politique, qui a permis que ce système s’instaure durablement depuis 1970. S’ajoute depuis quelques années la cyberpuissance numérique; Puisque les grandes firmes américaines ont un monopole de fait sur les réseaux internationaux. Jusqu’à présent.

Contreparties de la dette
Quelles étaient les contreparties réelles de cette dette que les Etats-Unis contractaient vis-à-vis du Reste du monde ? Il ne faut pas chercher dans l’espace économique ou financier une réponse à cette question. Mais dans l’espace sécuritaire, militaire et politique.

Jusqu’à l’effondrement de l’URSS en 1990, les Etats-Unis se disaient garants de la sécurité du « Monde libre » face à l’Union Soviétique. On était en pleine « Guerre froide » et le monde était globalement divisé entre l’Est (sous influence et protection soviétique) et l’Ouest (sous influence et protection américaine). L’Europe de l’Ouest s’était clairement rangée dans le camp de l’Ouest.

D’une façon implicite, la sécurité de l’Europe de l’Ouest, assurée par les Etats-Unis, représentait la contrepartie de ce financement de la surconsommation américaine. Une contrepartie qui n’était donc ni économique ni financière. Mais politique et militaire.

Depuis l’effondrement du bloc soviétique, la question de la sécurité a évolué profondément. Pour ce qui est de notre grande zone Europe-Afrique-Proche Orient, la menace vient désormais… des conséquences des actions américaines.

Qu’on en juge : soutien sans faille aux monarchies du Golfe qui répandent la doctrine mortifère du jihad dans le monde ; invasion de l’Afghanistan en 2001 qui débouche en 2021 sur le triomphe des Talibans ; appui inconditionnel à l’Etat d’Israël dans l’invalidation de tout projet de paix avec les Palestiniens ; guerres en Iraq, notamment celle de 2003 déclenchée sur la base de mensonges (la prétendue menace nucléaire de Saddam Hussein); retrait unilatéral de l’accord nucléaire avec l’Iran… Ces actions, sensées établir la paix et la stabilité dans la région, ont conduit tout à l’inverse. Parce qu’elle a subit des échecs cinglants. Avec des conséquences catastrophiques. Notamment le renforcement des forces destructrices dans la région. Globalement, l’insécurité chronique dans notre grande zone s’est accrue avec les interventions des Etats Unis.

Des conséquences catastrophiques
D’abord pour les sociétés des pays en question. Mais aussi pour la région du Proche Orient. Et au-delà, pour toute la zone Europe-Afrique. Les déstabilisations provoquées par ces actions de l’Etat américain ont modifié durablement la face du monde. La « contrepartie » implicite du financement par le Reste du Monde de la surconsommation américaine (la sécurité internationale) a disparu. Et s’est même transformée en son inverse : l’insécurité internationale provoquée par les actions militaires et politiques des Etats-Unis.

Le « privilège d’Empire » n’est plus justifié ! Dès lors, pourquoi continuer de financer cette surconsommation ?
La montée en puissance de la Chine sur le plan économique s’accompagne d’un investissement important par ce pays sur le plan militaire . Regardons les chiffres pour mesurer les écarts entre l’effort de guerre des différents pays. Les dépenses militaires des Etats-Unis en 2020 (682 milliards d’Euros) sont trois fois plus importantes que celles de la Chine (221 Mds €). Quant à la Russie (54 Mds €), le rapport des dépenses vis-à-vis de l’Amérique est de 1 à 12.

On comprend mieux les raisons du déferlement médiatique actuel présentant la menace Chinoise et/ou Russe comme le danger majeur et imminent. Il faut recréer un climat de peur. Il faut remettre les imaginaires des sociétés en état de nouvelle guerre froide pour justifier ces dépenses militaires. Mais aussi, implicitement, pour continuer le soutien au financement des déficits américains par le Reste du monde. C’est bien le maintien du Privilège d’Empire qui est en jeu !

Dans ce jeu de dupes, l’Europe se réfugie dans le discours américain. Et donc sous sa « protection » dont on a vu qu’elle était tout l’inverse d’une protection. Les principaux leaders politiques européens, la presse dans sa majorité, font chorus avec cette manipulation. La propagande se déverse en continu, présentant la Chine et la Russie comme des menaces internationales. Agissant ainsi, l’Europe se prive de pouvoir agir en toute autonomie dans la réorganisation du monde qui se dessine chaque jour.

Notre propos n’est pas, ici, de présenter la Chine et la Russie comme des pays aux intentions bienveillantes. Mais des pays qui veulent trouver ou retrouver leur place dans le monde. Avec leurs ambitions légitimes et leurs propres impératifs de sécurité. Et nous savons qu’ils le font au prix de méthodes qui défient les droits de l’homme.

Mais nous devons accepter désormais de nous trouver dans la situation où il y a « deux éléphants dans la boutique ». A cette situation, s’ajoutent la Russie et l’Inde, en second rang. Allons-nous continuer, nous citoyens de la grande région Europe, Afrique, Proche-Orient, de nous aligner sur la puissance déclinante américaine ? Allons-nous continuer d’indexer notre sécurité aux agissements d’une Amérique en perte de pouvoir ? Et poursuivre notre financement inconditionnel de la sur-consommation et de la sur-pollution américaines ?

Jacques Ould Aoudia est Économiste et Vice président de l’association franco- marocaine « Migrations et développement ».

Inscrivez-vous à la newsletter

PARTAGEZ CET ARTICLE

Découvrez aussi

Le paradoxe de Jouahri

Aperçu sur la compétitivité et la complémentarité économique des énergies à bas carbone : l’option nucléaire pour la production d’électricité et le dessalement de l’eau de mer

Abdel Rahman Youssoufi, l’homme de la synthèse maghrébine