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Racisme contre les migrants en Tunisie : Une image écornée et une lourde facture à payer

Tout a basculé le 21 février dernier en Tunisie. Les déclarations du président Kaïs Saïed lors de la réunion du conseil de sécurité national sur les migrants de l’Afrique subsaharienne, jugées « racistes », ont produit une sorte d’électrochoc, suscitant colère et indignation, et faisant courir au pays de nouveaux périls.

Lors de cette réunion, le président Saïed a surpris tout le monde, tenant des propos violents à l’égard des migrants d’Afrique subsaharienne, taxés de vouloir « modifier la composition démographique de la Tunisie ».

Si l’opinion publique nationale a été surprise, les composantes de la société civile ont dénoncé un discours qui cultive l’amalgame et la haine. Résultat : le pays se trouve sur le plan international discrédité et isolé faisant l’objet de critiques et de pressions qui rajoutent une autre couche aux problèmes inextricables qu’il est en train d’endurer.

Pour certains observateurs de la scène politique, les autorités tunisiennes, n’ayant pas pris la juste mesure de la portée de ce discours, se voient aujourd’hui incapables de limiter les dégâts que subit l’image de la Tunisie et ses intérêts, ni développer les bons arguments pour éteindre la colère provoquée aussi bien à l’intérieur du pays comme à l’extérieur.

En dépit de la multiplication tardive par les pouvoirs publics de messages pour rassurer les migrants de l’Afrique subsaharienne en situation légale, le mal semble être fait.

Un grand nombre d’analystes soutiennent qu’en lieu et place d’apporter des solutions à des problématiques de plus en plus complexes, le président tunisien a opté pour une « manœuvre de diversion ».

En dénonçant publiquement l’arrivée de « hordes de migrants clandestins », le chef de l’Etat tunisien se trouve pris dans une sorte d’engrenage infernal qui accentue l’isolement de la Tunisie et rend encore peu probable le soutien financier des institutions internationales et régionales, pourtant vital pour éviter au pays la banqueroute.

Manifestement, ses propos ont suscité un véritable tollé. L’Union africaine a condamné, le 24 février, ses déclarations estimant que « les Etats membres de l’Union africaine doivent honorer les obligations qui leur incombent en vertu du droit international (…) à savoir traiter tous les migrants avec dignité, d’où qu’ils viennent ».

En même temps, les Etats-Unis ont, le 6 mars, critiqué sans ménagement les autorités tunisiennes. Le porte-parole du département d’Etat, Ned Price, a fait savoir que « Les Etats-Unis sont inquiets des violences commises à l’encontre des migrants », exhortant les autorités tunisiennes à respecter leurs obligations et les lois en matière de protection des droits des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants.

Le même jour, l’annonce faite par le président du Groupe de la Banque mondiale a fait l’effet d’une bombe. L’institution a fait savoir, dans une note, que les discussions sur le cadre de partenariat pays de la Banque mondiale avec la Tunisie, définissant les orientations stratégiques des engagements opérationnels à moyen terme (2023-2027), ont été temporairement suspendues par la direction.

Dans certains pays africains, des rassemblements ont eu lieu. Certaines voix se sont élevées pour demander la révocation de la participation de la Tunisie aux instances dirigeantes du continent.

L’image de la Tunisie se retrouve sérieusement écornée. La situation pourrait avoir des répercussions sur certains secteurs de l’économie.

Sur les réseaux sociaux, des appels au boycott de marques tunisiennes sont relayés. Le président du Conseil des affaires tuniso-africain (Tunisie-Africa Business Council, TABC), Anis Jaziri a fait état, le 5 mars, du blocage des marchandises tunisiennes dans certains ports africains, d’annulations de commandes et même des marchés, ainsi que d’une campagne de boycott des produits tunisiens dans d’autres pays africains, de réorientation des malades vers d’autres destinations, de retour de dizaines d’étudiants dans leurs pays, pourtant en situation régulière et d’annulation de voyage de plusieurs hommes d’affaires subsahariens et de missions (salons, forums..).

Plus grave, on décèle une grande inquiétude chez des milliers de Tunisiens qui travaillent partout en Afrique. Si le temps presse, comment la Tunisie pourrait-elle agir pour réparer les dégâts ?

Depuis plusieurs jours, des milliers de Tunisiens dénoncent la politique migratoire des autorités, qu’ils jugent « raciste ». Partout dans le pays, d’autres mouvements en soutien aux personnes discriminées ont émergé. A l’Université El Manar de Tunis, les propos du président Kaïs Saïed sont vivement critiqués par le corps enseignant.

Dans un communiqué, l’établissement public annonce son « rejet des pratiques à caractère raciste » et tient à réaffirmer son « adhésion aux principes de coexistence pacifique en combattant toute forme de discrimination, de haine et de racisme ».

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