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Hammouchi à Madrid : quand la sécurité donne un temps long à la relation maroco-espagnole.

La remise à M. Abdellatif Hammouchi de la Grand-Croix de l’Ordre du mérite de la Garde civile, la plus haute distinction décernée par cette institution espagnole, ne saurait être réduite à sa seule dimension protocolaire. Derrière l’insigne remis à Madrid apparaît une réalité plus profonde : la coopération sécuritaire est devenue l’un des lieux où s’exprime le mieux le caractère foncièrement étatique de la relation maroco-espagnole.

Les relations entre États voisins ne suivent jamais un itinéraire parfaitement linéaire. Elles connaissent des périodes d’entente, des moments de tension et, quelquefois, des épisodes de crispation alimentés par les conjonctures politiques, les alternances gouvernementales ou les surenchères médiatiques. Mais, sous cette surface mouvante, subsistent des intérêts permanents qui échappent, par leur nature, au temps court de la politique.

La sécurité appartient à cette catégorie.

Le Maroc et l’Espagne ne partagent pas uniquement un espace géographique. Ils sont exposés, à des degrés différents, aux mêmes menaces transnationales : terrorisme, criminalité organisée, trafic de stupéfiants, traite des êtres humains, cybercriminalité et réseaux de migration irrégulière. La proximité transforme ainsi la sécurité de l’un en composante de la sécurité de l’autre. Elle crée entre les deux États une sorte de destin commun, qui dépasse les convulsions politiques conjoncturelles pour former et renforcer un partenariat inscrit dans le temps long de l’État.

À cet égard, la distinction attribuée à M. Hammouchi récompense certes un responsable, mais elle consacre surtout une école marocaine de coopération sécuritaire. Celle-ci repose sur l’anticipation, la fiabilité du renseignement, la célérité de sa transmission et la capacité de transformer l’information en action préventive. La valeur d’un renseignement ne se mesure pas seulement à son exactitude, mais également aux drames qu’il permet silencieusement d’éviter.

Les services marocains ont, à plusieurs reprises, apporté une contribution déterminante au démantèlement de cellules terroristes et à la neutralisation de menaces visant l’Espagne et d’autres pays européens. Dans ce domaine, le Maroc n’agit pas comme un auxiliaire périphérique de l’Europe. Il intervient comme un partenaire souverain, disposant d’une expertise propre, d’une connaissance affinée des réseaux et d’une capacité opérationnelle reconnue au-delà de ses frontières.

C’est précisément ici que se révèle la portée diplomatique de l’action sécuritaire. La diplomatie ne se déploie pas exclusivement dans les chancelleries, les sommets ou les communiqués conjoints. Elle se construit également dans les échanges réguliers entre institutions, dans la circulation maîtrisée du renseignement et dans la confiance patiemment établie entre responsables chargés de protéger les deux sociétés.

Il existe donc, à côté de la diplomatie politique classique, une véritable diplomatie sécuritaire. Moins visible, parfois plus sobre, elle produit cependant des effets durables, car elle repose sur des résultats vérifiables et sur une interdépendance concrète.

Dans cette architecture, M. Abdellatif Hammouchi occupe une position singulière. À la tête de la Direction générale de la sûreté nationale et de la Direction générale de la surveillance du territoire, il incarne une autorité institutionnelle qui ne procède ni d’une compétition électorale ni d’une appartenance partisane. Il représente, par ses fonctions, un organe neutre et directement expressif de l’intérêt supérieur de l’État.

Cette neutralité institutionnelle lui permet de dialoguer avec les responsables espagnols indépendamment des changements de gouvernement, des variations de majorité ou des agitations passagères de l’opinion publique. Les interlocuteurs politiques peuvent changer ; les exigences de sécurité, elles, demeurent. En ce sens, M. Hammouchi n’est pas uniquement un haut responsable sécuritaire : il est devenu l’un des dépositaires de la continuité de la relation stratégique entre les deux Royaumes.

La confiance accordée à son expertise constitue aussi un prolongement de la vision royale ayant fait de la sécurité un service public moderne, professionnel et ouvert à la coopération internationale. Le modèle marocain conjugue ainsi la protection de la souveraineté nationale avec une disponibilité constante à l’égard des partenaires exposés aux mêmes périls.

La Grand-Croix reçue à Madrid atteste, de surcroît, que l’utilité stratégique du Maroc est reconnue par ceux qui disposent de la meilleure connaissance pratique de cette coopération. Une telle reconnaissance acquiert une importance particulière lorsqu’elle provient d’une institution sécuritaire étrangère, naturellement soucieuse de l’efficacité des informations reçues et des résultats obtenus.

L’événement délivre enfin un message qu’il convient de méditer en ces temps de morosité passagère. Les relations maroco-espagnoles sont trop profondes pour être appréciées à partir d’un incident isolé, d’une polémique médiatique ou d’une divergence momentanée. Les États peuvent connaître des désaccords sans perdre la conscience des intérêts fondamentaux qui les réunissent. La maturité de leur relation réside précisément dans cette aptitude à préserver l’essentiel lorsque l’accessoire devient bruyant.

La décoration de M. Hammouchi n’est donc ni un geste de courtoisie ni une récompense personnelle ordinaire. Elle exprime la reconnaissance d’une efficacité marocaine devenue indispensable à la sécurité de l’espace ibérique et, plus largement, européen. Elle rappelle que, lorsque la politique traverse des zones de turbulence, les institutions solides maintiennent le cap.

Dans le détroit comme ailleurs, la géographie impose le voisinage. Mais c’est la confiance qui le transforme en partenariat. Par son action constante, discrète et efficace, M. Abdellatif Hammouchi aura contribué à donner à cette confiance un visage marocain.

 

hicham berjaoui , professeur de droit public et des relations internationales a l’universite Mohammed V a rabat.

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