Abderrahmane Youssoufi: Le parcours d’un grand leader national

29 mai 2020 - 06:27

Il serait injuste de faire le portrait du leader et ancien premier ministre socialiste, Abderrahmane Youssoufi, décédé vendredi matin, en égrenant uniquement les dates et les étapes marquantes de sa longue vie. Le fil conducteur et le principal trait de caractère du défunt est celui d’un homme de principe.

Les prises des positions de Youssoufi, né à Tanger en 1924, ont été remarquées et remarquables par son rejet du colonialisme, de l'humiliation, de l'injustice, de la violence et de l’autoritarisme... Des prises de positions qu'il a payées très cher de sa vie et de sa santé en passant plusieurs années en exil ou derrière les barreaux.

Celui que l’on surnommait Bouddha, souffrait de plusieurs maladies et vivait, depuis longtemps, avec un seul poumon. Il dit dans ses mémoires («  Ahadith Fi Ma jara », « Discussions autour de ce qui s’est passé», entretiens avec Abbas Boudrka. 2018): « On m’a enlevé le poumon droit suite à deux interventions chirurgicales en 1955 à Madrid. Et à la fin des années quatre-vingt du siècle dernier, les médecins ont diagnostiqué une maladie maligne et m’ont enlevé 25 centimètres du côlon ».

A l’âge de 14 ans, il exprime, déjà, son refus de l’injustice du colonialisme. Il venait d’obtenir son certificat d’études primaires à la fin des années trente et raconte, à cet égard, les péripéties de son voyage de Tanger à Marrakech pour poursuivre ses études secondaires: «J'ai du surmonter plusieurs obstacles administratifs, tels que l'obtention d'un passeport et d’un visa auprès du consulat général d'Espagne à Tanger, pour pouvoir quitter la ville, et ensuite traverser la zone Nord, sous administration espagnole, afin d’obtenir un deuxième visa auprès du consulat général de France... Le jour du voyage, j'ai dû faire la queue devant pas moins de quatre guichets et postes de contrôle, pour tamponner mon passeport, et ouvrir quatre fois mes bagages pour qu’ils soient fouillés par les contrôleurs de la douane. Malgré mon jeune âge, écrit - il, je me suis senti humilié en subissant ce contrôle et ces fouilles continues par des étrangers, d’une manière autoritaire, ce qui m'a poussé à me poser plusieurs questions sur l’harcèlement que j’ai du subir pour pouvoir me déplacer et continuer mes études secondaires dans mon pays et ma propre patrie, le Maroc».

S’élever contre l’injustice

Le refus de l'injustice poussera, également, l'élève Youssoufi à  participer à la première grève au lycée à Marrakech, après avoir noué des amitiés avec plusieurs lycéens. Ce n’était pas « une grève politique », dit - il. Le but était de protester contre « une décision injuste du contrôleur général qui voulait punir tous élèves parce que l'un d'entre eux avait craché sur le pain».

Cette conscience précoce, il la doit à son frère Mustafa, qui travaillait dans une imprimerie de Tanger. Grâce à lui, l’élève Youssoufi a eu accès à des journaux et magazines de différentes langues. « Depuis cette période, j’ai pris l’habitude de lire les journaux. Ma chambre était une sorte d’entrepôts pour de nombreux journaux et publications en espagnol, en anglais et en français, et même en italien».

Ces prises de positions et ce sentiment patriotique avaient attiré l’attention Mehdi Ben Barka, l'homme du mouvement national, à l’époque. Ce dernier l’invite dans la maison de sa mère sise au quartier « Lagza » de la médina à Rabat, avec un groupe de jeunes pour leur exposer ses idées et ses plans politiques. Lors de cette réunion, Youssoufi sera impressionné par Ben Barka: «Ce qui a attiré mon attention, c’est sa façon de travailler dans cette maison. Il y avait trois chambres au rez-de-chaussée et trois à l'étage supérieur. Mehdi avait fixé des rendez-vous avec cinq groupes au même moment, et il se déplaçait entre eux et coordonnait avec tout le monde avec dynamisme et vitalité».

Et d’ajouter: «Ce qui nous a impressionné dans cet homme c’est son sens de l’organisation, son dynamisme et sa capacité à dialoguer et à poser des questions. Il fascinait par sa grande énergie et ses idées éclairées. Lorsqu’il sentait qu'il a réussi à influencer ses interlocuteurs, il les intégrait dans les rangs du mouvement national. L’étape ultime de ce recrutement était la prestation de serment sur le Coran ».

En décembre 1943, Ben Barka réussit à convaincre l'élève Youssoufi et un certain nombre de ses compagnons du lycée de Moulay Youssef à Rabat de s'engager officiellement dans le Parti de l'Istiqlal et de prêter un serment de fidélité et de respect à la religion, à la patrie et au Roi. Un mois plus tard, le Manifeste de l’indépendance du 11 janvier 1944 sera présenté.

Contre l’emprisonnement

Ce Manifeste sera distribué à l'intérieur du lycée Moulay Youssef à Rabat par Youssoufi et ses amis. Mais la réaction des autorités coloniales sera immédiate : toute la direction du parti de l’Istiqlal est arrêtée, ce qui déclenche de larges manifestations populaires au Mechouar à côté du palais royal. Youssoufi et ses compagnons rejoignent, alors, les manifestants, malgré le refus du contrôleur général du lycée de les laisser sortir: «Devant notre insistance, il a essayé de nous en  empêcher en se tenant devant la porte, et en ouvrant ses bras pour nous empêcher de sortir. Mais notre détermination était plus forte, et à cause de cette confrontation, le contrôleur a eu, accidentellement, le bras cassé».

Une fois la manifestation terminée, les étudiants venus rejoindre le lycée, trouveront les portes fermées devant eux, «cela nous a mis dans une situation très critique. Car parmi les éléments qui avaient quitté le lycée, se trouvaient des élèves du primaire, qui dormaient à l'Internat et dont l'âge ne dépassaient pas dix ans », raconte Youssoufi. Devant cette situation, les élèves sont allés à la mosquée « Al Sunnah », pour se reposer et boire un verre d'eau, avant que Mehdi Ben Baraka n’intervienne pour leur trouver des abris. «Il suivait la situation de loin et il nous a envoyé des personnalités du mouvement national pour nous accompagner chez des familles de Rabat qui nous ont submergés de leur chaleur humaine, et nous ont pris en charge, nous fournissant nourriture, boisson et abri pendant plusieurs jours».

Par la suite, Youssoufi sera chargé par l’Istiqlal d’organiser les cellules du parti au sein de l’usine Cosumar à Casablanca. Une tâche difficile, mais il réussira à encadrer des employés en leur donnant des cours d’analphabétisme à l’intérieur de la coopérative de l’usine.

La prison en France

En 1949, Youssoufi s'installe en France pour poursuivre ses études, et rencontre pour la première fois Abderrahim Bouaâbid, qui forme à l'époque, avec Mehdi Ben Baraka, la nouvelle génération des dirigeants de l'Istiqlal. A Paris, Youssoufi paiera, à nouveau, le prix de son engagement. Arrêté par la police, il sera libéré et expulsé de Paris. Il note dans ses mémoires à ce propos: « le travail que j'avais accompli dans les coulisses de l'Assemblée générale des Nations Unies sous la supervision de la Ligue arabe et de son président Aberrahmane Azzam Bacha, n’a pas été du goût des autorités françaises. Alors que je marchais à Paris dans une rue non loin de la Sorbonne, une policière s’est arrêtée devant moi et a commencé à crier: « C’est lui, c’est Youssoufi ». Je me suis retrouvé entouré d'un groupe de policiers qui m'ont conduit vers un centre de détention».

Youssoufi , le journaliste

En décembre 1959, Youssoufi est le rédacteur en chef du journal «Al Tahrir», le porte-parole du parti de l'Union nationale des forces populaires (UNFP), dont il est l’un des fondateurs. Il publie, alors, un éditorial où il est écrit: « Si le gouvernement est responsable devant Sa Majesté, il l'est également devant l’opinion publique ». A cause de cette phrase, le directeur du journal Faqih Basri et Youssoufi seront tous les deux arrêtés, mais ce dernier sera libéré 15 jours plus tard suite à une grève de la faim qui a causé une détérioration de sa santé.

Pour défendre la liberté d'expression, Youssoufi va créer en janvier 1963 avec un groupe de dirigeants du mouvement national, le Syndicat national de la presse marocaine (SNPM). «Fin janvier 1963, le mouvement national a compris la nécessité de créer le SNPM, qui mènera des combats pour défendre les journalistes et les vraies valeurs sur lesquels repose le quatrième pouvoir dans le but de protéger la liberté d'expression et d'opinion. J’ai été l'un des fondateurs du SNPM et l’un des rédacteurs de ses statuts».

La même année, tous les membres du comité administratif de l'UNFP seront arrêtés pour complot contre l’Etat. Condamné à 2 ans de prison avec sursis, Youssoufi sera gracié en 1965. La même année, il se rend à Paris pour témoigner, en tant que partie civile, dans le procès de l’enlèvement de Mehdi Ben Baraka. Mais il décide de rester en France pendant 15 ans, une période que l’on désignera par «l’exil volontaire».

Sa mère a été fortement affectée par cet exil et a beaucoup souffert de son absence. « Elle a beaucoup souffert, dit - il , à cause de mes longues absences. Je me souviens qu'après mes longues années d'exil, elle a été reçue, un fois, à la fin des années soixante dix, par feu le Roi Hassan II, qui avait chargé  Abdelkarim Khatib de l'inviter au palais royal pour prendre un thé avec elle. Le Roi lui demande, alors, si elle avait besoin de quelque chose. Elle lui répond avec son accent tanjawi: je veux voir mon fils. Le Roi  lui répond à son tour: votre fils peut retourner à son pays quand il le souhaite. Sa patrie l'accueillera. Ma mère est restée attachée à la vie jusqu'à mon retour en 1980, après une absence de 15 ans. Elle rendra l’âme quelques temps après, en 1981».

Youssoufi quitte de nouveau le Maroc pour la France suite au trucage, par le ministère de l'Intérieur, des résultats des élections de 1993. Mais il retourne au Maroc en 1995, dans la perspective de nouvelles réformes pour diriger l'USFP, avant de diriger le gouvernement d’alternance sous le règne du Roi Hassan II et de Mohamed VI, de 1998 à 2002.

Les séquelles de l’emprisonnement.

En 1997, Youssoufi découvre qu'il est atteint de diabète, lorsqu’il rend visite à son frère Idris hospitalisé à cause de cette même maladie. Youssoufi était sorti ce jour, à la pharmacie pour acheter un appareil de mesure de glycémie à son frère. Le pharmacien lui fait un test pour lui apprendre comment l’utiliser et c’est là qu’il découvre qu'il est lui aussi diabétique. « A ce moment, je me suis rappelé les séquelles des prisons et les effets de mes luttes sur ma santé », écrit - il dans ses mémoires ».

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