Réflexions

06 mai 2021 - 04:38

Quand on a la chance de vivre au Maroc, on peut y aimer quantité de choses mais s’il y a bien quelque chose qui arrive à unir les marocains à son encontre, dans un élan urticaire unanime, c’est notre chère administration, même quand elle ne nous a rien fait, ce qui est assez rare, il faut l’avouer …

Avant, le simple fait de demander un acte de naissance donnait lieu à une aventure dont on ne savait jamais combien de billets elle allait nous coûter, perdu (e) dans les sombres couloirs menant à l’office du grand chef, équipé d’un bureau magistral sur lequel trônait une montagne de dossiers, las de guetter le paraphe tant attendu.

Pour récupérer ce fameux document, vous étiez prié(e) s de vous munir de toutes les photocopies possibles et imaginables et de beaucoup de patience. Vous deviez aussi vous préparer aux inévitables salamalecs à adresser à celui ou celle qui, souvent ronchon (ne), attend le protocole d’usage pour remettre le document dû. S’il elle en a envie, attention… sinon, prière de repasser un jour où il/elle sera mieux luné. Wa choukrane !
Mais ça c’était avant. Maintenant, ça va beaucoup mieux, merci. Les murs ont été blanchis, les files d’attente à peu près régularisées avec des numéros, l’administration est devenue digitale, on y prend rdv sur un site web, joli et ergonomique à souhait, qui dit mieux ?

Ceci étant, pour l’accueil on repassera: ce sont souvent les mêmes fonctionnaires à grise mine qui trouvent inévitablement un papier à rajouter à ceux indiqués sur le fameux site web. Ceux-là mêmes qui, en marge de l’administration 2.0, n’hésitent pas à renvoyer vers le cyber – qui fait des affaires, lui – pour prendre un rdv inaccessible online. Kafka n’aurait pas mieux fait.

Ce que je trouve dingue, parfois, c’est le sentiment de surpuissance des agents administratifs qui se permettent, et ce n’est pas une règle absolue, des comportements et des mots qui dépassent leurs prérogatives. Pour être agents administratifs, ils n’en sont pas moins humains. Avec leurs bons et mauvais jours.

Je me souviens d’un épisode, il y a plus de 20 ans aujourd’hui. A la mort de mon père, mon frère et moi devions nous rendre à la Conservation Foncière pour récupérer je ne sais quel papier en lien avec la maison où nous vivions avec notre mère. Nous avions respectivement 22 et 20 ans. Voilà pour le contexte. Au seuil de l’administration concernée, on se met en action pour récupérer le papier attendu, et après l’habituel échange de « salam » avec l’agent revêche – certainement décaféiné- ce dernier nous indique la marche à suivre. Il nous remet à tous les deux une feuille de papier blanche et commence à nous dicter, en arabe et rapidement, le texte à retranscrire.

Mon frère et moi, docilement, commençons à écrire les mots à la volée avant d’être évidemment dépassés par le flux de ses phrases. Le fait que nous ayons levé nos têtes, Mehdi et moi, ne l’a pas empêché de continuer. Quand l’un de nous a fini par l’interpeller pour lui demander de ralentir, il a commencé à déverser sur nous sa haine matinale, ne comprenant pas pourquoi de jeunes marocains ne pouvaient pas écrire en arabe à la vitesse que sa tête désirait. Je me souviens d’avoir ressenti un violent sentiment d’impuissance: Qu’est-ce qu’il nous reprochait au juste ? Pourquoi nous crier dessus quand on venait de vivre le pire drame de notre jeune vie ? Pourquoi si peu de raison et si peu d’humanité ? Quand j’ai réfléchi à froid, je me suis expliquée son comportement par le fait qu’il s’était senti possesseur d’une autorité que lui conférait son statut de fonctionnaire omnipotent. Qui peut tout, mais qui ne peut rien, finalement, sorti des tâches dont il a la responsabilité. Et qui fait payer la petitesse de sa vie à ceux dont la tête ne lui revient pas.

Je ne lui en veux même pas, à lui et à ses pairs qui usent de leur pouvoir pour se sentir importants et améliorer leur quotidien, souvent. Ce faisant, en exerçant son autorité de chef, il existe aux yeux des quémandeurs qui l’attendent. Il doit certainement aimer le reflet que lui renvoie le regard du citoyen qui aura passé bien plus de temps que nécessaire dans l’administration.

Aujourd’hui, ça va beaucoup mieux, merci. Les locaux administratifs sont neufs et les agents beaucoup plus jeunes et abordables. Toujours faut-il que leur câblage mental connaisse le même sort que le câblage informatique et qu’il soit également mis à jour. L’est- il ? Je ne saurai dire.

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