« Le national capitalisme autoritaire » de Pierre-Yves HENIN et Ahmet INSEL, Note de lecture

27 décembre 2021 - 05:02

Ce livre vient à point nommé pour éclairer un phénomène qui prend une ampleur nouvelle depuis quelques années. Une évolutions qui voit les régimes autoritaires se multiplier, au Sud comme au Nord, et enrayer le mouvement vers la démocratie qui avait touché l’Amérique latine et les Pays d’Europe Centrale et Orientale dans les années 1980 et 1990. Comme le note le sous-titre, ce mouvement constitue une « menace pour la démocratie ».

Les auteurs décortiquent avec minutie le concept qu’ils nous proposent. Ils l’encadrent d’abondantes références aux travaux de science politique récents.

L’Etat autoritaire ne constitue pas une nouveauté dans l’histoire de la gouvernance. Mais celui qui se constitue rassemble des caractéristiques inédites. Des caractéristiques que la pensée dominante considérait comme impossible à réunir car antinomiques. L’autoritarisme politique combiné au libéralisme économique. Un régime que le dirigeant hongrois Victor Orban a revendiqué fièrement en 2014 en le qualifiant de « démocratie illibérale ».

En un court essai, les auteurs définissent le Nationalisme Capitaliste Autoritaire comme une forme de gouvernance associant une forte présence de l’Etat dans la société et des dimensions de libéralisme économique.

Libéralisation des échanges, privatisations, diminution des impôts, réduction des droits sociaux, allègement des contraintes environnementales. Mais avec des dirigeants de grandes firmes inféodés au pouvoir politique. Cela entraine une confusion exacerbée entre les secteurs privés et publics. En corollaire, un haut niveau d’arbitraire de la puissance publique qui fait reculer les libertés civiles. Et avec une forte mainmise du pouvoir politique sur la justice et les médias.

L’assise politique sur la société est assurée par un récit qui mobilise les valeurs nationales et/ou la religion. Un récit qui développe un nationalisme agressif, tourné vers des ennemis intérieurs, comme les immigrés, ou extérieurs. Avec une préférence pour les relations bilatérales au plan international. Loin du multilatéralisme dominé par les démocraties occidentales.

La Chine, la Russie, le Brésil mais aussi la Hongrie et la Turquie entrent dans ce schéma. Avec des singularités nationales significatives. Mais qui laissent se dégager un « modèle ». Celui que les auteurs nomment le « National Capitalisme Autoritaire » (NaCA). Un modèle qui devient source d’inspiration pour de nombreux autres dirigeants dans le monde.
Ébauche d’une typologie au sein des NaCA

1. Il y aurait la Chine. Si son modèle est difficilement transposable du fait de sa taille, la Chine est déjà une source d’idées pour des pays qui doutent du modèle occidental. On notera notamment l’influence de la Chine sur un regroupement de pays d’Europe de l’Est (le « 16+1 »).
Ces « amis européens de la Chine » constituent de fait une plateforme pour la stratégie d’influence de l’Empire du Milieu en Europe. Avec la Hongrie de Victor Orban comme tête de pont.

2. Les NaCA rentiers, comme la Russie, les monarchies du Golfe, l’Algérie. Avec des élites qui vivent des rentes procurées par les industries extractives. Qui ont libéralisé leur économie sous l’étroit contrôle des clans politiques dirigeants.

3. Les NaCA populistes occidentaux qui maintiennent les processus électoraux, un secteur privé fort mais inféodé au pouvoir.

La Hongrie et la Turquie en font partie. Ils exercent d’ores et déjà une influence notable sur les pays des Balkans. Mais aussi en Afrique pour ce qui est de la Turquie.

4. Les pays qui dérivent vers les NaCA comme le Brésil de Bolsonaro ou les Etats Unis de Trump.

Tous partagent des aspect communs. Un conservatisme culturel, la soumission à l’autorité politique et une orientation économique libérale-nationale.

Démocratie et développement économique ne sont pas liés
Après l’effondrement de l’URSS en 1990, les Etats Unis ont semblé triompher. Le système anglo-saxon allait s’imposer sur toute la planète, signant par-là la fin de l’Histoire. Le monde entier n’avait qu’une unique perspective : la démocratie et le libre marché. Les autorités américaines ont alors basé leur politique vis-à-vis du reste du monde sur cette illusion.

Cette croyance a été source de gigantesques erreurs. Elle a entrainé de multiples catastrophes. Comme celle de prétendre imposer la démocratie en Iraq avec les conséquences dramatiques et durables que l’on connait pour toute la région et pour le monde. Pourtant, dès avant 1990, l’Histoire avait montré d’autres perspectives.

L’un des contre-exemple est offert par Singapour, ville-état. Son développement économique rapide a été mené de main de fer à partir des années 60 par un dirigeant despotique, Lee Kuan Yew. Avec un Etat très puissant, la recette a été d’imposer d’une façon autoritaire le respect des règles (notamment sur le terrain économiques) en maintenant un régime non démocratique sur le plan politique. Elle a été popularisée sous la phrase : « rule of law without democracy » qui a inspiré les régimes chinois et vietnamien.

C’est sous ce régime (avec des variantes) que les autres « Dragons » asiatiques : Hong Kong, Taïwan et Corée du Sud, ont mené leur émergence dans les années 1970-80.

Suivant, en un « vol d’oies sauvages », le processus de « modernisation autoritaire » que le Japon avait suivi à la fin du XIX° siècle (le Meiji).

« Deux éléphants dans la boutique », en rivalité systémique !
Au total, la mondialisation libérale, conçue par les pays dominants, a produit des résultats largement contraires aux espoirs proclamés. Elle a conduit à l’émergence puis à la consolidation de l’économie chinoise. Qui se place en pays concurrent des pays dominants, économiquement et politiquement, et en tout premier lieu des Etats Unis.

Car le poids quantitatif de l’économie Chinoise entraine un bouleversement qualitatif de l’équilibre du monde. Ce que l’émergence des 4 premiers « Dragons » (Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour) n’avaient pas entrainé.

Les auteurs insistent sur le tropisme qui peut attirer vers le « modèle chinois » nombre de pays du Sud et même du Nord. Ce qui peut attiser une lutte d’influence pour la conquête d’alliances et la création de clientèles au plan international. Pouvant aller jusqu’à redécouper le monde comme c’était le cas du temps de l’URSS. On avait alors une partition en trois mondes. Le monde premier (l’Occident et ses alliés), le second (l’URSS et ses alliés) et le Tiers monde (les autres).

Dans l’antagonisme entre Etats Unis et Chine, la lutte idéologique pour faire prévaloir son modèle est bien au service d’un enjeu sur le statut de puissance dominante que ces deux pays se disputent désormais. Car il y a des avantages gigantesques à occuper ce statut de domination. Avantage que l’on peut appeler le « privilège d’empire ».

« Make USA great again », le slogan de Trump, exprime clairement la perception des risques de perte du pouvoir d’empire que conférait aux Etats Unis sa position d’hégémonie absolue.

Après celle qui a opposé les Etats Unis à l’URSS, une nouvelle « guerre froide » se dessine sous nos yeux. Avec l’immense différence que la Chine dispose d’une puissance économique qui faisait défaut à l’URSS.

Fragilités des NaCA
Mais la puissance nouvelle des NaCA contient des failles. La principale fragilité porte sur l’élan économique qui accorde une légitimité populaire aux dirigeants. Et cette fragilité est accrue par la montée des inégalités qui affecte, comme tous les pays du monde, ceux qui s’engagent dans un processus de NaCA.

Si cet élan s’enraye, alors les classes moyennes et populaires risquent de retirer leur soutien à leur dirigeants politiques. Et le récit nationaliste/religieux ne sera pas suffisant pour que les électeurs les reconduisent au pouvoir, notamment dans les pays où des élections sont maintenues (comme en Hongrie et en Turquie). La répression contre les contestations populaires, sous ses multiples formes, est alors le recours des pouvoirs ainsi contestés.

Après la crise financière et économique de 2008 au plan mondial, ses exportations ont notablement fléchi. Les autorités ont alors réussi à réorienter la production vers la consommation intérieure. Et à faire baisser le taux d’épargne. Le régime de croissance a certes ralenti. Mais il est resté suffisamment élevé pour maintenir la légitimité accordée aux dirigeants. Associée à une rhétorique nationaliste plus agressive et à une répression intérieure accrue.

Cette forme de gouvernance, sous ses diverses variantes, se retrouve bien éloignée de la démocratie. Et les processus démocratiques engagés, comme en Turquie, en Hongrie, mais aussi en Tunisie, s’enrayent et même s’inversent.

Ces pays suivent désormais une évolution vers le modèle du NaCA. Et ces évolutions, la plupart du temps, connaissent un soutien de larges parties de la population, voire de la majorité en son sein.

Il y a là une réelle menace pour la démocratie dans le monde. Menace qui s’ajoute à celle qui émerge au sein même des « vieilles démocraties » avec la montée des partis d’extrême droite xénophobe.
Mais au total, l’ouvrage ne sous-estimerait il pas le rejet croissant de l’arrogance occidentale dans le monde ?

L’écart entre proclamations vertueuses des puissances occidentales et leurs pratiques est de plus en plus perçu dans les pays du Sud. Ainsi que le fait d’imposer une lecture du monde totalement à leur avantage. La prétention à imposer leurs solutions décrétées « universelles » ajoute à cette perception.

Tout ceci alimente l’intérêt de nombre pays du Sud pour d’autres solutions. Et sur ce terrain, les pays orientés NaCA offrent des alternatives de plus en plus séduisantes, voire crédibles. Et plus respectueuses des spécificités des pays du Sud. L’absence de passé colonial est souvent mise en avant par ces nouveaux acteurs.

Les NaCA qui émergent testent leur puissance nouvelle en poussant des coudes pour s’inviter à la table où les pays occidentaux dominants étaient, jusque-là, les seuls à écrire les règles du jeu mondial.

Quoi de plus légitime ?
« Le national capitalisme autoritaire » de Pierre-Yves HENIN et Ahmet INSEL est publié aux éditions « Bleu autour », 2021, France.

Jacques Ould Aoudia est Économiste et Vice président de l’association franco- marocaine « Migrations et développement ».

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