SEBTA, LA TRAHISON DES ELITES

Quand une jeunesse s’en va sous nos yeux, ce ne sont pas les passeurs qu’il faut interroger en premier. Ce sont les absents.
Il y a des images qui sidèrent avant même de s’expliquer. Celle de milliers de jeunes Marocains convergeant vers Sebta, aspirés comme par un vortex numérique, en fait partie. Réduire cet épisode à un simple sursaut de précarité économique serait une méprise. L’économiste marocain Jamal Bouoiyour l’a bien montré dans une tribune au « Monde ». Ce que cette scène raconte, c’est un pays qui a vu une fraction de sa propre jeunesse préférer le vide d’un ailleurs fantasmé à l’opacité d’un présent qu’elle ne parvient plus à déchiffrer. La faim ? Non. La peur d’un avenir illisible, oui. Une peur savamment cultivée, amplifiée, mise en scène par des relais dont l’agenda dépasse de loin la seule question des frontières.
Et puisque le prisme économique ne suffit pas, posons la question que tout le monde esquive en regardant ses chaussures : où étaient les « forces vives de la Nation », les partis politiques, les syndicats, les associations, les intellectuels, les corps intermédiaires ; toute cette machinerie censée offrir à la jeunesse un ancrage, un récit, une raison de rester et de se battre, pendant que cela se préparait ? La réponse : nulle part. Et cette absence n’est pas un détail accessoire collé en marge de la crise. Elle en est l’une des causes. La plus taboue, sans doute, parce qu’elle oblige à regarder ailleurs que vers le seul appareil d’État.
UNE JEUNESSE HAPPÉE, PAS COUPABLE
Disons-le directement : ces jeunes ne sont pas des traîtres. Ils ne sont pas des ingrats. Ils sont les produits d’un système d’encadrement qui a cessé, depuis des lustres, de leur opposer un contre-récit crédible face aux sirènes de l’exil.
Ce qui s’est joué à Sebta relève moins du calcul rationnel que de la capture collective, un emballement où la vidéo d’un voisin ayant « réussi » le passage, postée sur TikTok entre deux danses virales, suffit à emporter la décision individuelle. Sans délibération. Sans recul. En quarante-huit heures, l’algorithme a fait ce que des années de désertion du terrain n’ont pas empêché.
On ne combat pas une contagion numérique avec des communiqués de presse rédigés le surlendemain. On la prévient par une présence physique, un maillage social vivant, une capacité d’écoute que seules des institutions de proximité, quand elles existent encore, peuvent déployer. Le problème, c’est que ces institutions se sont vidées de leur substance bien avant que la première vidéo ne tourne en boucle sur les écrans de la jeunesse marocaine. Le terrain était libre. D’autres l’ont occupé, avec un narratif, des moyens, une sophistication et, il faut le dire, une intention de nuisance que l’on aurait tort de sous-estimer.
L’ANOMIE À L’ÈRE DE TIKTOK
Loin des abstractions universitaires, les sciences sociales apportent un éclairage que l’urgence médiatique est incapable de fournir. Elles constituent un instrument de lucidité politique.
Durkheim, déjà, avait théorisé ce moment où les régulations collectives se délitent au point que les aspirations individuelles flottent dans le vide, sans cadre normatif pour les arrimer au réel : l’anomie. Ce que Sebta a donné à voir en est une version alimentée aux algorithmes ; une anomie 2.0 où l’effondrement des repères ne procède plus d’une mutation économique lente mais d’une déflagration informationnelle instantanée. Merton, relisant Durkheim, montrait comment un fossé grandissant entre les objectifs socialement valorisés — réussite, mobilité, reconnaissance — et les moyens légitimes d’y accéder produit des conduites de fuite. Hirschman parlait de « l’exit » plutôt que de la « voice » : quand les canaux d’expression sont bouchés ou perçus comme inutiles, on part au lieu de protester.
Ajoutons la privation relative de Ted Gurr : la frustration ne naît pas de la pauvreté absolue mais de l’écart perçu entre ce à quoi l’on estime avoir droit et ce que l’on obtient. James Davies, avec sa « courbe en J », avait montré que les explosions sociales surviennent souvent après une phase d’amélioration objective, quand la réalité ralentit alors que les attentes, elles, s’emballent. Le Maroc est exactement dans cette configuration. Le pays avance à un rythme inédit : croissance économique, investissements records, aides sociales directes, insuffisantes certes mais appelées à augmenter, hôpitaux de dernière génération, généralisation de la couverture sociale, chantiers infrastructurels colossaux, révolution industrielle et énergétique, réformes institutionnelles en cascade. Objectivement, l’horizon n’a jamais été aussi porteur. Et pourtant, une partie de la jeunesse vit ce progrès comme un mirage qui recule à mesure qu’elle avance. Le tempo de la transformation du pays n’est pas celui de l’impatience d’une génération nourrie en continu aux images de la vie ailleurs.
Bauman, avec sa modernité liquide, éclaire la dissolution des cadres stables — emploi, communauté, appartenance — qui laisse l’individu seul face à une incertitude permanente. Castells a décrit la self-communication de masse propre aux réseaux sociaux : cette capacité offerte à des acteurs minoritaires, parfois hostiles, de produire des récits mobilisateurs à une vitesse qu’aucun parti, aucun lycée n’est aujourd’hui équipé pour concurrencer.
Le résultat est sous nos yeux : un jeune Marocain, smartphone en main, vit simultanément dans le Maroc réel, avec ses chantiers, ses réformes, ses lenteurs, et dans un Maroc parallèle, celui que lui présentent les algorithmes de recommandation, peuplé de réussites fulgurantes en Europe et d’échecs locaux érigés en preuve d’un système bloqué. Entre les deux, personne pour faire le pont.
LE PARADOXE MAROCAIN
Il existe une donnée statistique qui devrait mobiliser en priorité l’attention de tous les gouvernements et de tous ceux qui ont la charge de l’intérêt général dans notre pays : le taux de chômage des jeunes diplômés, qui oscille autour de 25 %. On a beaucoup investi dans la massification de l’enseignement supérieur. On a produit des cohortes entières de licenciés et de masters. Et on les a lâchés dans un marché du travail qui n’absorbe pas leurs qualifications, ou pas assez vite, ou pas au bon endroit. La frustration du diplômé sans emploi, ou sans emploi décent et approprié, est infiniment plus brutale que celle du non-diplômé, parce qu’elle est adossée à une promesse trahie, celle de l’ascenseur social par la scolarité.
À cela s’ajoute la fracture territoriale, un défi majeur que les relais politiques tardent à prendre à bras-le-corps, en décalage complet avec l’injonction fixée par le Souverain. Le Maroc qui se transforme à grande vitesse est encore celui de l’axe Tanger-Casablanca-Marrakech, des métropoles connectées. Le Maroc de l’intérieur, des petites villes de l’Atlas, des périphéries rurales du Rif ou du Sud, vit une autre temporalité. Et c’est précisément de ces zones que partent nombre de candidats à la traversée. L’aménagement du territoire n’est pas qu’une question de routes et de barrages ; c’est une question d’équité spatiale, de sentiment d’appartenance à un projet national qui ne vous oublie pas.
CE QUE L’ÉTAT NE PEUT PAS FAIRE SEUL
Une thèse qui fera grincer des dents : l’État, en tant que tel, ne pourra jamais, seul, assurer cette fonction d’enchantement collectif et de mobilisation des énergies de sa jeunesse. Ce n’est pas une défaillance marocaine. C’est une limite structurelle de toute architecture étatique, y compris dans les États développés et les démocraties plus matures. L’État légifère, construit, redistribue, sécurise. Mais il ne raconte pas d’histoires mobilisatrices à la place des partis. Il ne tisse pas de liens de proximité à la place des associations. Il ne forme pas non plus de citoyens engagés à la place des corps intermédiaires. Cette fonction de traduction du progrès en sens vécu, en fierté, en appartenance, en espérance concrète, incombe à d’autres. Or ce sont précisément ces autres qui ont failli.
LA GRANDE DÉMISSION DES ÉLITES
Ce qui s’est joué autour de Sebta est une trahison par défaut, par abstention, par confort dans la posture du commentateur distancié plutôt que celle de l’acteur engagé. Julien Benda parlait de la trahison des clercs. Nous assistons, toutes proportions gardées, à celle des relais de la Nation dans leur ensemble. Les forces vives de socialisation, intellectuels, enseignants, partis, syndicats, associations, élites économiques, acteurs culturels, médias, etc., ont une fonction qui dépasse leur intérêt corporatiste : produire du sens, transmettre des repères, organiser le débat, transformer les frustrations individuelles en aspirations collectives et donner aux jeunes des raisons de se projeter dans leur propre société. Ces acteurs se sont progressivement dépolitisés, désengagés et enfermés dans des logiques institutionnelles ou corporatistes.
Les partis politiques, d’abord. La plupart ont cessé d’être des écoles de socialisation politique. Ce sont des machines électorales que l’on ressuscite tous les cinq ans, que l’on fait tourner le temps d’une campagne, puis que l’on remballe jusqu’au scrutin suivant. Aucune présence continue dans les quartiers populaires, les campus, les périphéries urbaines d’où partent ces jeunes.
Les intellectuels, ensuite. Historiens, économistes, sociologues, politistes ; beaucoup disposent des outils conceptuels exacts pour décrypter publiquement l’anomie numérique, l’écart des aspirations, la guerre informationnelle sous-jacente. Ces outils sont restés cantonnés aux cénacles universitaires, aux colloques entre pairs. Au moment précis où le débat public national avait désespérément besoin de pédagogie, de mise en perspective, de déconstruction des narratifs hostiles, les voix les mieux armées pour le faire se sont tues, ou n’ont parlé qu’à elles-mêmes. Tout n’a pas été désert pour autant. Il faut honorer le travail salutaire, bien qu’isolé, de quelques passeurs de savoirs qui ont investi les formats de notre époque. Des podcasts indépendants d’une grande rigueur intellectuelle aux threads didactiques sur X, ces initiatives ont prouvé que la complexité pouvait trouver son public, pourvu qu’on accepte d’en renouveler les codes.
Les médias, enfin. Une large partie de la presse a préféré le commentaire de l’instant, l’indignation, le fait divers, la polémique sécuritaire stérile, à l’effort de contextualisation. Alors que le Maroc fait l’objet, précisément parce que sa trajectoire dérange certains équilibres régionaux, d’entreprises de sabotage hybride de plus en plus sophistiquées, la parole publique de valorisation argumentée de cette trajectoire reste le fait de rares figures isolées. Jamais un effort collectif. Jamais une mobilisation éditoriale à la hauteur de l’enjeu.
Il faut également pointer l’inertie d’un appareil consultatif pourtant foisonnant. Malgré la prolifération de conseils nationaux, d’instances, d’observatoires et de comités, cette bureaucratie dorée brille par sa discrétion au moment précis où son travail d’explication et de médiation s’avère vital. Plusieurs de ces structures se recoupent dans leurs mandats, produisent des rapports rarement lus, et n’occupent jamais l’espace de pédagogie publique qui leur revient statutairement. Une partie de cet appareil s’est retranchée dans des postures défensives et minimalistes, quand il aurait fallu investir frontalement le débat.
Précision indispensable : il ne s’agit nullement d’exonérer l’État et ses corps centraux de leurs propres responsabilités. Celles-ci existent, et doivent être examinées. Il s’agit, en revanche, d’élargir le cercle de l’interpellation à l’ensemble des composantes politiques de la Nation, dont beaucoup se sont installées dans le confort de la passivité avec une facilité déconcertante. Le paradoxe est d’ailleurs saisissant : ces mêmes élites, libérales ou conservatrices, qui, en temps ordinaire, réclament moins d’État, moins de verticalité et moins de centralisme, sont précisément celles qui, sitôt la crise venue, attendent de ce même État l’ordre du jour et le mode d’emploi de leur propre engagement. Leur silence, en creux, a laissé à d’autres le soin de raconter le Maroc à leur place.
LA DOUBLE ABSENCE : NI REMPART, NI BOUCLIER
Cette défaillance a une seconde conséquence, tout aussi grave. Quand la crise a éclaté, les mêmes acteurs absents de la prévention se sont révélés tout aussi absents de la défense.
On se souvient de cette image, authentique ou manipulée, peu importe, l’effet est le même, montrant un agent des forces auxiliaires dans une posture d’agression face à un jeune candidat à la traversée. L’image a fait le tour du monde en quelques heures, instrumentalisée dans une guerre visuelle destinée à humilier l’institution sécuritaire marocaine. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la cible n’était ni le seul agent en uniforme, ni même son institution. C’était la Nation elle-même, défiée dans sa maîtrise du récit et défaillante à protéger ses serviteurs, qui sont aussi ses fils, exposés seuls au front d’une pression migratoire dont ils ne portent aucune responsabilité.
Le réflexe attendu des élites politiques, intellectuelles, médiatiques aurait été une solidarité nationale claire. Pas un soutien aveugle et inconditionnel à l’action sécuritaire, personne ne demande cela, mais une défense argumentée de l’institution face à sa mise en accusation orchestrée. Ce réflexe a manqué. Le silence, là encore, en dit long.
Renforcer l’unité nationale en temps de crise n’est pas une option parmi d’autres dans la boîte à outils du patriotisme de salon. C’est une condition de survie face à des entreprises de déstabilisation qui cherchent précisément à exploiter chaque fracture, chaque hésitation, chaque défection.
ET LES FAMILLES, DANS TOUT CELA ?
Un angle mort persiste dans le débat, et il est temps de l’exposer. On parle des jeunes, on parle de l’État, on parle des élites. On parle rarement des familles elles-mêmes, de cette pression sociale diffuse, parfois explicite, qui fait du départ vers l’Europe un impératif de réussite familiale. Dans bien des foyers, le « migrant » est un investissement. Celui qui doit envoyer de l’argent, construire la maison, rembourser les dettes. La famille, première cellule de socialisation, est aussi parfois la première courroie de transmission du mirage migratoire.
Cela ne dédouane personne. Mais cela complexifie le tableau, et cela rappelle que la bataille du récit ne se joue pas seulement dans les arènes politiques et médiatiques. Elle se joue aussi dans les foyers, autour des tables de cuisine, dans les conversations WhatsApp familiales où la vidéo du neveu arrivé en Espagne pèse plus lourd que tous les discours officiels sur les chantiers nationaux.
RÉENCHANTER OU PÉRIR
Pas de recette miracle ici, pas de « y’a qu’à, faut qu’on » péremptoire. La question n’est pas de dicter aux institutions ce qu’elles doivent faire dans le détail. La question est de rappeler une responsabilité collective largement éludée, et de le faire avant la prochaine crise.
Réenchanter cette jeunesse, angoissée, impatiente, mais aussi profondément ambitieuse, ne l’oublions pas, suppose de la mettre au centre d’un récit national mobilisateur, et non au rang de bénéficiaire passive de politiques publiques conçues sans elle. Cela suppose des partis qui redeviennent des lieux de formation citoyenne, pas des coquilles électorales que l’on dépoussière à l’approche du scrutin. Cela suppose des institutions intermédiaires qui investissent les codes, les espaces et les temporalités de cette génération au lieu de la regarder avec méfiance. Cela suppose des intellectuels qui descendent de leur chaire pour porter, dans le débat public réel, avec la même énergie que celle déployée par les entrepreneurs du désenchantement, un discours de lucidité et d’espérance raisonnée. Cela suppose des médias qui acceptent de perdre quelques clics de polémique pour gagner en profondeur.
Le Maroc avance. Cela ne se discute plus sérieusement. Mais un pays qui avance sans que ses élites et ses corps intermédiaires ne sachent traduire cet avancement en sens vécu pour sa jeunesse s’expose à revivre d’autres désillusions. Encore et encore.
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