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Fatima Ezzahra El Mansouri : le droit d’être première.

À mesure que les élections législatives approchent, une hypothèse s’installe dans le débat public : celle de voir, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, une femme accéder à la tête du gouvernement. Fatima Ezzahra El Mansouri peut-elle incarner cette possibilité ? Son parcours, sa résistance et la dynamique créée au sein du PAM par l’arrivée de Fouzi Lekjaa donnent en tout cas à cette campagne une intensité nouvelle. Quel que soit le verdict des urnes, quelque chose est déjà en train de bouger.

Il y a des candidatures que l’on annonce longtemps à l’avance. Et puis il y a celles que les circonstances installent progressivement dans les esprits, avant même que les intéressés ne les revendiquent ouvertement. Celle de Fatima Ezzahra El Mansouri à la fonction de cheffe du gouvernement appartient encore au domaine de l’hypothèse. Les Marocains n’ont pas voté. Aucun résultat ne peut être tenu pour acquis et, dans une démocratie, aucun sondage ne remplacera jamais le verdict des urnes.

Mais la politique consiste aussi à regarder les possibles lorsqu’ils commencent à prendre forme. Pour la première fois au Maroc, la perspective de voir une femme diriger le gouvernement n’est plus une simple vue de l’esprit. Elle entre dans le champ du réel.

L’article 47 de la Constitution dispose que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. Si le PAM devait franchir cette ligne le premier, le nom de Fatima Ezzahra El Mansouri s’imposerait nécessairement dans la discussion.

Elle ne serait pas là seulement parce qu’elle est une femme et que le Maroc devrait produire un symbole de plus. Elle serait là parce qu’elle a derrière elle une histoire politique, des victoires, des épreuves, des responsabilités exercées et cette capacité à durer qui, en politique, finit toujours par compter.

Le temps long de la politique

Fatima Ezzahra El Mansouri n’est pas apparue à l’approche d’une échéance électorale. Avocate de formation, elle s’est engagée dans le PAM dès les premières années de sa construction. Elle y a mis son énergie, son nom, sa réputation et une part importante de sa vie.

Issue d’une grande famille de Marrakech, solidement installée dans la ville et dans son histoire, elle aurait pu choisir une existence plus confortable. Elle a choisi l’exposition. Or la politique expose tout : vos décisions, vos erreurs, vos hésitations, votre famille, parfois même vos silences. Elle vous porte un jour et vous met au pilori le lendemain.

Pour une femme, cette exposition est souvent plus brutale encore. Là où l’ambition d’un homme est considérée comme naturelle, celle d’une femme devient rapidement un soupçon. On lui demande d’être forte, mais on lui reproche sa fermeté. On exige qu’elle exerce l’autorité, puis on la déclare autoritaire. On attend d’elle qu’elle fasse ses preuves, tout en déplaçant chaque fois la ligne à partir de laquelle la preuve serait enfin suffisante.

Fatima Ezzahra El Mansouri a traversé tout cela.
Élue maire de Marrakech en 2009, elle a ouvert une brèche. Son élection a été contestée, annulée en première instance, puis rétablie par la justice administrative. Elle aurait pu ne rester que le visage passager d’une nouveauté politique. Elle est revenue. Elle a été parlementaire, ministre, puis de nouveau maire de Marrakech. Elle a surtout traversé les crises successives de son parti sans disparaître avec elles.

Elle a parfois trébuché. Elle a pu se tromper. Mais elle a appris à se ressaisir, à corriger son pas et à poursuivre le chemin. C’est peut-être cela, avoir du coffre. La politique n’est pas l’art de ne jamais tomber. Elle est cette capacité à se relever sans perdre sa direction.

L’arrivée de Fouzi Lekjaa

Puis Fouzi Lekjaa est arrivé au PAM.
Son adhésion a immédiatement réveillé les commentaires, les projections et les scénarios. Beaucoup ont cru reconnaître le début d’un affrontement. Ils ont vu entrer un homme de pouvoir, rompu à l’exercice de l’État, disposant d’une forte popularité et d’une réputation d’efficacité. Ils en ont aussitôt conclu qu’il venait prendre la place de Fatima Ezzahra El Mansouri et se mettre en situation de revendiquer, demain, la fonction de chef du gouvernement.

Comme si l’arrivée d’un homme puissant devait mécaniquement provoquer l’effacement de la femme qui lui avait ouvert la porte.

Ce réflexe dit peut-être davantage de notre manière de regarder la politique que de la relation entre les deux personnalités.
J’avais moi-même qualifié l’arrivée de Fouzi Lekjaa de très belle prise pour le PAM. Je le pense toujours. Il connaît l’État, ses équilibres et ses contraintes. Il possède une culture du résultat et une manière directe d’aller aux choses. Les Marocains savent également le rôle qu’il a joué dans la transformation du football national.

Je connais un peu cette manière d’être. Je viens moi-même de l’Oriental, de cette région où les mots sont parfois plus rares, les tempéraments plus rugueux et l’engagement souvent entier. Fouzi Lekjaa n’est pas entré au PAM pour faire de la figuration. Sa présence modifie nécessairement le jeu.
Mais elle ne condamne personne à disparaître.

On attendait l’affrontement entre une femme installée et un homme qui arrive avec sa puissance. Mais on découvre peut-être autre chose : deux tempéraments qui s’additionnent et obligent toute la campagne à accélérer le pas.

Cela ne signifie pas que l’une sera nécessairement première, ni que l’autre le sera. Il est beaucoup trop tôt pour distribuer les rôles et encore davantage pour écrire le résultat des élections avant les électeurs. Mais quelque chose se passe. Ils s’additionnent. Ils impriment un rythme. Et, ce faisant, ils obligent les autres à bouger, à répondre et peut-être même à se réinventer.

Et elle danse

Fatima Ezzahra El Mansouri parle, rassemble, tend la main. Et elle danse.
À Berkane, devant des centaines et des centaines de personnes, elle danse sur les rythmes de la reggada. La fille de Marrakech danse au cœur de l’Oriental. L’image est forte. La foule est conquise. Elle accompagne le mouvement, reprend le rythme et fait disparaître, pendant quelques instants, la distance qui sépare habituellement la tribune de celles et ceux qui l’écoutent.

Il ne faut pas réduire cette scène à une parenthèse folklorique de campagne. Elle dit quelque chose de cette femme. Une capacité à entrer dans un territoire, à accueillir ses codes, sa musique et sa joie. Une manière de faire de la politique avec les mots, bien sûr, mais aussi avec les gestes, les regards et le corps.

Elle danse après avoir traversé tant d’épreuves. Elle danse alors que beaucoup l’attendaient crispée, sur la défensive, peut-être déjà inquiète de l’arrivée de Fouzi Lekjaa. Elle danse et, par cette danse, semble répondre à sa manière : elle est toujours là.

La fille de Marrakech n’est pas venue à Berkane pour s’effacer dans le fief d’un homme. Elle est venue y faire campagne avec lui. Et lui joue le jeu.

Dans cette image, on voit peut-être apparaître autre chose que le duel annoncé : une femme qui n’a pas peur d’accueillir la force d’un autre et un homme qui ne semble pas avoir besoin, pour exister, de réduire celle qui l’a fait entrer.

Additionner sans disparaître : c’est aussi une définition possible du leadership.

Le pas de côté

Il y a quelque temps, dans ces mêmes colonnes, j’appelais la campagne électorale marocaine à faire un pas de côté.

J’entendais par là la nécessité de sortir des chemins balisés, de faire entrer des personnalités nouvelles, de déplacer les lignes et d’accepter que des hommes et des femmes connus pour autre chose viennent parler à haute voix à la société dans laquelle ils vivent.
Une campagne électorale ne devrait pas être seulement un moment où les partis répètent ce qu’ils disent depuis des années. Elle devrait être cet instant particulier où une société s’interroge, découvre de nouveaux visages, entend des propositions inattendues et accepte que le jeu politique soit légèrement bousculé.

Visiblement, ce pas de côté est en train de se produire.

L’arrivée de Fouzi Lekjaa au PAM en est un. La manière dont Fatima Ezzahra El Mansouri l’accueille sans donner le sentiment de s’effacer en est un autre. Et cette danse de Berkane, presque littéralement, en est peut-être la plus belle image.

Faire un pas de côté, ce n’est pas quitter le chemin. C’est trouver une autre manière d’avancer.

Le droit d’être jugée

Mon engagement ancien en faveur des droits des femmes ne me rend évidemment pas indifférent à l’hypothèse de voir une femme accéder à la tête du gouvernement marocain.
Oui, je souhaiterais que cela arrive. Non pour que le Maroc puisse simplement exhiber une image moderne, ni pour ajouter une photographie à son album institutionnel. Je le souhaite parce qu’un pays ne peut pas demander à la moitié de sa population de contribuer pleinement à son développement tout en lui laissant penser que certaines responsabilités lui resteront éternellement interdites.

La présence d’une femme à la tête du gouvernement ne résoudrait pas, par enchantement, les inégalités et les discriminations qui traversent encore notre société. Une femme au pouvoir ne constitue pas à elle seule une politique en faveur de toutes les femmes. Il faut se défier des symboles lorsqu’ils ne changent rien à la vie réelle.

Mais il arrive aussi qu’un symbole fasse tomber une frontière que l’on croyait immuable. Il dit alors aux jeunes filles que la dernière marche ne leur est pas interdite. Il oblige les hommes à regarder autrement le partage des responsabilités. Il déplace silencieusement ce qu’une société considère comme possible.
Fatima Ezzahra El Mansouri devra être jugée sur son projet, son bilan, ses décisions et sa capacité à répondre aux attentes des Marocains. Elle ne doit bénéficier d’aucune indulgence parce
qu’elle est une femme. Mais elle ne doit subir aucun procès supplémentaire pour la même raison.

Le choix appartiendra aux électeurs. La campagne devra départager les programmes, éprouver les caractères et révéler les capacités. Nul ne peut encore savoir qui arrivera en tête, quelles alliances deviendront possibles et qui sera appelé à conduire le prochain gouvernement.

Mais quelque chose a déjà changé. L’idée qu’une femme puisse diriger le gouvernement marocain est désormais entrée dans le champ du possible.

J’avais appelé cette campagne à faire un pas de côté. Je ne savais pas qu’un jour, à Berkane, une femme venue de Marrakech lui donnerait un visage, un rythme et presque une danse.

Mohamed Abdi
Expert en politiques publiques

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