Solitude de l’univers et mystères du monde

05 octobre 2021 - 10:21

Mesdames, Messieurs. C’est un grand honneur pour moi que de faire une conférence ici, au château de Messkirch, qui est un lieu hautement symbolique et philosophique. Ce samedi 25 septembre 2021 est, à mon avis, une journée mémorable pour deux raisons. C’est que nous allons participer ensemble, pour ainsi dire, à deux premières.

Tout d’abord, il est question d’assister ici, au château de Messkirch, dans la patrie de Martin Heidegger, et ce pour la première fois dans l’histoire des recherches heideggériennes, à la conférence d’un écrivain marocain sur sa philosophie, conférence rédigée et présentée d’ailleurs en langue allemande.

Deuxièmement, et pour la première fois dans l’histoire de cette discipline, nous allons découvrir qu’il existe des relations importantes entre la philosophie de Heidegger et la pensée de Saint-Exupéry, relations dont nous allons étudier les implications philosophiques.

En lisant le titre de ma conférence, vous vous êtes certainement posé, Mesdames et Messieurs, les questions suivantes : Quel rapport peut-il bien exister entre Martin Heidegger et Antoine de Saint-Exupéry ? De quel droit fait-on ce rapprochement, à première vue inacceptable, entre Heidegger et Saint-Exupéry ?

J’ai une « excuse » sérieuse :
En 1950, la maison d’édition « Karl Rauch », qui a publié la version allemande du PETIT PRINCE, jugea judicieux d’inclure la citation suivante du professeur Martin Heidegger sur la couverture du livre :

« Ce n’est pas un livre pour enfants. C’est le témoignage d’un grand écrivain qui, face à la solitude de tout l’univers, apporte un message dans lequel il nous rapproche de la solution des grands mystères de ce monde ».

J’ai une autre « excuse » :

Début avril 1950, Martin Heidegger a organisé une séance de quatre heures à Baden Baden devant un public illustre sous le titre « Einblicke in das, was ist » (Jeter un regard sur la chose qui est). Dans ce cadre, il a aussi évoqué des questions liées à la technique. C’est là qu’un journaliste français s’est manifesté et lui a posé une question à ce sujet. La réaction du grand philosophe était prompte et spontanée.

Il sortit soudain un livre de son étagère, le montra ostensiblement à l’auditoire étonné et proclama solennellement : « Voici le début d’une philosophie de la technique ». C’était « Le Petit Prince » de Saint-Exupéry.

Et si ces deux « excuses » ne suffisent pas, j’aimerais bien en ajouter une troisième :
Jean-Paul Sartre, le grand représentant de l’existentialisme français, a publié en 1948 son livre «Qu’est-ce que la littérature?». Il y parle entre autres de cette histoire de marteau (Hammer) de Heidegger et de sa définition de l’outil (Zeug) dans le contexte de la « Zuhandenheit » (l’être de l’outil). Il fait explicitement référence à Heidegger, mais aussi à Saint-Exupéry, dont il dit ceci : « il nous a ouvert le chemin, il a montré que l’avion, pour le pilote, est un organe de perception ».

Dans le même contexte, Jean-Paul Sartre a également assuré que Saint-Exupéry inaugurait une ère nouvelle dans l’histoire de la littérature, à savoir le passage d’une « littérature de l’exis » à une littérature « de la praxis ». Ce faisant, cependant, il oublie de dire que Saint-Exupéry est parvenu à des réflexions sur l’être justement par le biais de la pratique – approche qui d’ailleurs rappelle fortement la philosophie de Heidegger.

D’ailleurs, Saint-Exupéry développe des réflexions sur le monde du travail et sa signification pour l’être, notamment dans son œuvre majeure publiée à titre posthume : « Citadelle ».

Indépendamment de ces trois « excuses », j’ai trouvé chez Heidegger lui-même trois bonnes raisons qui justifient le choix de ce sujet et légitiment ma méthode d’approche.

Fawzi Boubia écrivain et philosophe, spécialiste des relations «Orient-Occident » Introduction d’une conférence prononcée en Allemagne au congrès annuel de la Société Martin Heidegger.

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