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LA CRISE MIGRATOIRE DE SEBTA ET MELILIA : Le Maroc partenaire intégral, ou rien

Soixante mille personnes en quarante-huit heures. Des dizaines de morts dont le nombre exact ne sera établi avec certitude qu’à la faveur des enquêtes que chaque partie doit à ses opinions publiques et, surtout, aux familles. Quel que soit le chiffre final, chaque vie perdue est une vie de trop, et chacune vient allonger le registre macabre que la Méditerranée tient, année après année, faute de routes migratoires plus sûres, plus ordonnées et plus humaines. Ce registre de mortalité structurelle en Méditerranée, c’est « l’Europe forteresse » qui en est à la fois l’architecte et la comptable distraite. Voilà le fait brut de Sebta, avant tout récit.

La crise migratoire de Sebta condense, en un point de frontière et en quelques jours, l’ensemble des contradictions que l’Europe et son voisin méridional s’emploient d’ordinaire à diluer dans le temps : la sous-traitance du contrôle migratoire au Maroc érigé en gendarme, la fragilité d’un partenariat otage de crispations bilatérales ponctuelles, la tentation, des deux côtés, d’instrumentaliser le flux migratoire comme levier diplomatique. Entre ce qui s’est passé et ce qu’on en a fait, c’est dans cet écart que se joue la vraie bataille.

CE QUE LE MAROC REFUSE

Il faut le dire sans détour ni fard diplomatique : le Maroc ne sera ni l’auxiliaire ni le gendarme de l’Union européenne sur son propre sol. Une source gouvernementale marocaine l’a formulé sans ambiguïté début août : le Maroc n’est « ni policier ni garde de l’Europe », mais un partenaire souverain, non un sous-traitant. La formule mérite d’être prise au sérieux : elle rompt avec vingt ans de gestion feutrée d’un statut ambigu, où le Maroc filtrait, contenait, renvoyait, pendant que l’Europe fixait seule les règles du jeu qu’il était censé faire appliquer.

Ce statut n’est plus tenable, et Sebta vient d’en administrer la preuve par l’absurde. Car ce que révèle la séquence du 8 au 31 juillet n’est pas une défaillance marocaine. C’est un cas d’école d’unilatéralisme européen aux conséquences prévisibles.

L’UNILATÉRALISME COMME MODE DE GOUVERNEMENT

Deux décisions espagnoles, prises à quelques mois d’intervalle et sans concertation avec Rabat, ont modifié en profondeur l’équilibre du dispositif frontalier. La première est le décret de régularisation d’environ 500 000 personnes sans papiers, adopté en janvier et achevé fin juin 2026 ; un choix de politique intérieure espagnole, parfaitement légitime en soi, mais qui a nourri jusque dans les rangs de la droite européenne l’idée d’un appel d’air construit par le gouvernement Sánchez lui-même. La seconde est l’arrêt du Tribunal suprême du 8 juillet, qui a mis les personnes interceptées en mer à l’abri d’un refoulement immédiat. Sur le plan strictement juridique, cet arrêt ne dit rien d’autre que le droit applicable aux procédures ordinaires. Mais sur le terrain, il a suffi qu’il soit déformé en un message simple et faux, disant que la frontière serait « légalement ouverte », pour que l’effet dissuasif du dispositif marocain se fasse déborder en quelques jours.

C’est là que se noue l’argument central : on ne peut pas demander à un pays de maintenir seul, à mains nues, un dispositif de fermeture que l’on ouvre soi-même en le vidant de sa substance juridique, sans préavis ni consultation. Une source gouvernementale marocaine l’a résumé sans détour : la digue n’a pas cédé sous les passeurs, mais sous une décision de justice espagnole. Personne à Rabat n’a été alerté ; personne à Madrid n’a anticipé une conséquence pourtant prévisible. Voilà la définition même de l’unilatéralisme : décider seul, et transférer ensuite le coût de la décision à l’autre ; un schéma déjà éprouvé à Melilla en juin 2022.

UNE CAMPAGNE NUMÉRIQUE RÉELLE, À DÉCRIRE AVEC EXACTITUDE

La tentation, dans ce climat, est d’opposer à l’unilatéralisme européen un contre-récit tout aussi simplificateur : celui d’une manipulation extérieure intégrale de la crise. Ce récit existe, il circule, et il s’appuie sur un rapport réel, mais il faut le formuler avec la précision que le document lui-même impose, faute de quoi l’argument perd en crédibilité ce qu’il gagne en confort.

Ce « rapport analytique de renseignement » en 70 pages, produit selon une méthode ouverte entre le 15 juin et le 2 août, établit des éléments solides : une campagne numérique soutenue a bien précédé et accompagné les entrées massives, avec une spécialisation fonctionnelle des plateformes ; diffusion sur TikTok, amplification sur Facebook, coordination logistique sur WhatsApp. Deux groupes WhatsApp administrés depuis des numéros à indicatif algérien ont effectivement joué un rôle de coordination logistique, avec horaires, itinéraires et points de rassemblement vers Fnideq.

Mais le rapport précise que le volume principal de l’écosystème numérique reste marocain : les deux comptes les plus suivis, marocains, rassemblent environ 408 000 abonnés, contre près de 4 000 pour les deux groupes de coordination algériens. Le document l’écrit : le noyau opérationnel est demeuré localisé dans le nord du Maroc. Le nœud algérien est documenté sur quatre jours, entre le 28 et le 31 juillet, sur une campagne qui a duré six semaines. Et surtout, l’analyse exclut toute participation directe d’organismes ou services étatiques, dans un sens comme dans l’autre. Ni orchestration algérienne, ni orchestration marocaine : le rapport range cette hypothèse au rang des affirmations qui excéderaient la portée des preuves disponibles.

Ce constat ne dédouane personne. Il déplace la question, ce qui est plus utile qu’un procès en sorcellerie invérifiable. La vulnérabilité que Sebta a révélée est avant tout celle d’une jeunesse, nombreuse, connectée, et disponible pour n’importe quel récit de mobilisation de masse, d’où qu’il vienne, et quel que soit son commanditaire réel ou supposé.

L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE DU MAROC : UNE CIBLE RÉCURRENTE DES GUERRES HYBRIDES

Ce diagnostic serait incomplet s’il s’arrêtait aux deux plateformes et aux quatre jours du rapport. Sebta n’est ni un précédent isolé ni un accident de parcours : c’est un épisode de plus dans une séquence qui s’est densifiée à mesure que le Maroc affirmait son autonomie décisionnelle sur les dossiers engageant sa souveraineté ; Sahara, axe atlantique, diversification des alliances vers Washington, Israël et au-delà. Chacun de ces choix déplace un équilibre régional et déplaît, ouvertement ou en sourdine, à des puissances et des voisins, l’Algérie au premier chef, qui y voient une perte relative d’influence.

La CAN 2025 en a offert une démonstration presque clinique. Dès l’annonce de la candidature marocaine, une campagne numérique dense a cherché à instiller le doute sur les infrastructures, allant jusqu’à diffuser des images de stades dégradés générées par intelligence artificielle ; en parallèle, des institutions publiques ont subi des intrusions, l’une visant directement la Fédération royale marocaine de football en pleine compétition. Le précédent informe ce qui s’annonce pour la Coupe du monde 2030 : plus l’événement est visible, plus il devient une cible, non seulement pour le cybercrime opportuniste, mais pour des acteurs qui comprennent la valeur stratégique d’une image nationale entachée au moment précis où elle est le plus exposée.

Ce constat ne verse pas dans le récit d’un complot ; il consiste seulement à nommer une régularité : le Maroc paie, en exposition informationnelle et parfois en vies humaines, le prix de sa montée en puissance et de son refus de se laisser cantonner au rôle de sous-traitant régional.

LES ORPHELINS DU RÉCIT NATIONAL : CE QUE SEBTA RÉVÈLE À PROPOS DE NOTRE JEUNESSE

C’est ici que le dossier change de nature, et que l’analyse sécuritaire devient insuffisante si elle n’est pas doublée d’un diagnostic social. L’économiste Jamal Bouoiyour l’a formulé, dans une tribune au journal Le Monde : ceux qui sont partis ne fuyaient ni la guerre ni un État failli. Ils fuyaient un pays stable, en croissance, salué pour ses performances macroéconomiques ; un taux d’investissement de 32 % du PIB, l’un des plus élevés au monde après la Chine et l’Inde, une croissance revenue à 5 %, une inflation contenue autour de 1 %. Le scandale, écrit-il, n’est pas qu’ils aient risqué leur vie ; c’est que ce risque leur ait paru rationnel.

Le paradoxe marocain n’est donc plus celui d’un manque de croissance. C’est celui d’une croissance qui ne produit plus assez de possibilités : un chômage des jeunes qui dépasse 34 %, un taux d’activité parmi les plus faibles des économies émergentes, plus de 200 000 jeunes qui, chaque année, n’intègrent pas le marché du travail. Le contrat implicite qui a organisé le développement marocain depuis un quart de siècle — stabilité, grands investissements, ouverture économique, en échange d’une promesse de mobilité sociale — est arrivé au terme de son efficacité. Le problème n’est plus un déficit de capital. C’est un déficit de justice économique et institutionnelle, que ni les infrastructures ni les subventions ne suffiront à combler.

Ce diagnostic économique rejoint ce que la science politique nomme depuis longtemps sous d’autres mots. Albert Hirschman avait théorisé les trois réponses possibles à la défaillance perçue d’une institution : la contestation, la fidélité, ou la défection. Quand la confiance dans la capacité d’un système à produire de l’avenir s’effondre, l’exil — le hrig — devient une stratégie rationnelle de défection, précisément parce que la voix, le vote, l’engagement politique, ont cessé d’apparaître comme des leviers de changement. L’abstention massive des jeunes aux scrutins et les traversées à la nage vers Sebta relèvent, structurellement, du même geste : la désertion d’un espace civique national jugé fermé sur lui-même.

NI GAIN NI PERTE, MAIS UNE VÉRITÉ QUI A CIRCULÉ

Il faut se garder ici d’un travers : raisonner sur Sebta en termes de gains et de pertes, comme s’il s’agissait d’une partie d’échecs entre États. Ce n’est pas ce que fut cette semaine de fin juillet. Ce fut d’abord un drame, des morts, des disparus que l’on recense encore, des familles à Fnideq, à M’diq et ailleurs sans réponse. Aucune analyse géopolitique ne devrait s’autoriser à traiter cela comme une variable positive dans un calcul d’intérêt national, et ce texte s’y refuse.

Cela dit, et sans confondre le registre du deuil avec celui de l’analyse, deux effets peuvent être constatés sans qu’ils compensent quoi que ce soit. Le premier est diplomatique : la crise a replacé, dans l’opinion internationale comme dans le débat public espagnol lui-même, la question du statut de Sebta et Melilia au centre de l’actualité, avec une visibilité que des décennies de plaidoyer diplomatique n’avaient pas obtenue. Tahar Ben Jelloun l’a formulé sans détour : ce drame pourrait devenir, malgré lui, le point de départ d’une remise en cause du statut colonial des deux présides, sans lequel la tragédie humaine n’aurait pas lieu. Ce n’est pas un bénéfice recherché ; c’est l’effet secondaire d’une tragédie, et il serait indécent d’en tirer une quelconque satisfaction stratégique.

Le second effet est plus intime : il concerne la jeunesse dont la disponibilité au départ vient d’être analysée. Des dizaines de milliers d’entre eux ont vécu, en quelques heures, l’autre versant de l’Europe qu’ils imaginaient : la faim, la soif, la violence, le racisme, le refoulement. Beaucoup sont rentrés chez eux avec une expérience directe de ce que l’exil promettait, et avec elle, une forme de retour non pas vers le renoncement, mais vers une reconnaissance différente de ce qu’ils avaient quitté. L’accueil et l’hospitalité déployés par les autorités et par les habitants du nord marocain envers ces jeunes revenus épuisés ont rappelé, dans un contexte qui poussait au désespoir, une valeur ancienne : la générosité et la solidarité. Ce n’est ni un gain ni une victoire ; c’est, tout au plus, une vérité qui a eu l’occasion de se manifester à un moment difficile, et qu’il faudrait continuer à cultiver au Maroc bien au-delà de l’épreuve qui l’a révélée.

LE POIDS QUE LE MAROC NE PEUT PLUS PORTER SEUL

Il faut nommer les choses avec la précision que ce dossier exige : le Maroc n’assume pas seulement la gestion de ses propres candidats à l’exil. Il assume la charge de premier filtre de la frontière sud de l’Union européenne pour des flux qui ne sont plus seulement marocains, ni même seulement subsahariens. Les routes qui convergent vers Fnideq et Nador accueillent, depuis plusieurs années, des ressortissants d’Afrique de l’Ouest et centrale, mais aussi, dans des proportions moindres mais réelles, des candidats venus du Moyen-Orient pour qui le Maroc n’est ni le pays d’origine ni le pays de destination, mais un point de passage sur une route qu’ils n’ont pas choisi de rendre aussi longue. Cette réalité n’est pas nouvelle : elle rappelle celle, documentée depuis plus d’une décennie, de milliers de Syriens qui, entre 2013 et 2015, avaient emprunté la voie de Melilla faute d’alternative plus courte.

Cette charge n’est pas seulement humanitaire et sécuritaire ; elle est aussi, en partie, alimentée par des tiers. Le rapport déjà cité documente la coordination logistique de deux groupes WhatsApp administrés depuis des numéros à indicatif algérien ; d’autres épisodes ont montré que le passage de migrants n’est pas seulement le fait de réseaux mafieux autonomes, mais parfois d’une facilitation, active ou passive, de services d’États voisins qui trouvent un intérêt politique à faire porter au Maroc le poids d’une pression migratoire qu’ils pourraient, eux aussi, contenir en amont sur leur propre territoire.

Le précédent de Melilla, en juin 2022, avait montré ce que coûte, en vies humaines et en image, le fait de demander à un seul pays de contenir par la force des mouvements de masse que ni le droit européen ni la coopération régionale ne l’aident à anticiper. Sebta vient de le confirmer à une échelle plus large encore. Un pays qui déjoue à lui seul plusieurs dizaines de milliers de tentatives de migration irrégulière chaque année, qui démantèle des centaines de réseaux de passeurs et procède à des milliers de sauvetages en mer, ne peut pas indéfiniment absorber, sans réciprocité structurelle, le coût politique intérieur d’une frontière qu’il ferme au nom d’un tiers.

Il faut le dire sans prétention ni ressentiment : ce constat n’a rien de nouveau ni d’hostile. Il ne s’agit pas de menacer l’Espagne ou l’Union européenne d’un relâchement délibéré du dispositif, hypothèse peu crédible au vu du coût qu’elle ferait porter au Maroc lui-même. Il s’agit d’un constat de soutenabilité : dans les termes actuels du partenariat migratoire euro-marocain, fondés sur des subventions ponctuelles et une coopération sécuritaire à sens unique, la charge que porte seul le Maroc ne peut plus être tenue indéfiniment sans un rééquilibrage structurel de la relation. Ce rééquilibrage n’est pas une option parmi d’autres pour l’Espagne et l’Union européenne ; c’est une condition de la pérennité même du dispositif qu’elles demandent au Maroc de maintenir.

CE QU’IL FAUDRA CHANGER, DES DEUX CÔTÉS

Le Maroc a raison de refuser le rôle de gendarme discipliné d’une frontière que l’UE redessine unilatéralement selon ses arbitrages de politique intérieure. Mais cette exigence de partenariat intégral n’a de force que si elle s’accompagne d’une exigence symétrique envers soi-même.

Côté européen, deux changements sont non négociables si l’on veut éviter que Sebta ne se reproduise ailleurs, sous une autre forme, dans six mois ou dans deux ans. Le premier est la fin de l’unilatéralisme normatif : aucune décision touchant au régime juridique de la frontière ne peut plus être prise sans anticipation ni concertation avec le pays qui, de fait, en assume le coût opérationnel et humain en amont. Le second est la fin de l’asymétrie du partenariat : un tel effort ne s’échange pas contre des subventions ponctuelles. C’est un partenaire dont l’intégration doit se mesurer en politique commerciale, en investissements, en accès aux marchés et aux mécanismes de financement préférentiel ; les dossiers portuaire, automobile, bancaire et de l’offshoring, cités nommément par le Maroc, en sont le test le plus immédiat.

Côté marocain, l’exigence de rigueur doit être la même. Le récit du complot extérieur, aussi documenté soit-il en partie, ne dispense d’aucune autocritique sur ce que Sebta a révélé de la fracture intérieure. Le futur gouvernement, issu des élections de septembre, héritera d’un dossier où la réponse conventionnelle ne suffira pas à convaincre une jeunesse qui ne cherche pas seulement à partir, mais aussi à être reconnue et représentée. Ce n’est pas d’un nouveau plan de développement dont le pays a besoin ; le diagnostic de l’économiste Jamal Bouoiyour, sur ce point, est difficilement réfutable. C’est d’un nouveau contrat social, fondé sur la qualité des institutions, la concurrence contre la rente, l’égalité des chances et une redevabilité qui ne soit plus seulement inscrite dans un texte constitutionnel mais vécue comme réelle. C’est précisément le message du Discours du Trône : l’adhésion au projet national ne se développe que dans une société qui offre la protection sociale et la sécurité économique à ses membres, qui garantit la liberté et l’égalité et qui accorde les opportunités à tous sans laisser personne derrière.

SEBTA, OU LA DOUBLE LUCIDITÉ

Sebta restera, dans l’histoire récente du dossier migratoire euro-marocain, le moment où deux fictions ont cessé de tenir en même temps. La fiction européenne d’un partenaire qu’on peut solliciter comme gendarme et traiter comme variable d’ajustement, sans le consulter sur les règles qu’il est censé faire appliquer. Et la fiction marocaine d’une croissance qui suffirait, à elle seule, à tenir lieu de contrat social.

Le Maroc a raison d’exiger d’être un partenaire intégral et intégré, ou de ne plus l’être sur ce dossier qui n’est jamais qu’un épisode de plus dans une exposition récurrente à des attaques qui visent, au-delà de la frontière, sa montée en puissance et jusqu’à ses symboles institutionnels. Mais il ne pourra porter cette exigence avec toute la force qu’elle mérite qu’en réglant, chez lui, la même question qu’il pose à Bruxelles et à Madrid : celle de savoir à qui profite un développement dont peu, en bas de l’échelle, se sentent partie prenante.

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